Comme une aiguille dans une botte de foin

Les spécimens des collections d’histoire naturelle n’ont pas tous le même intérêt. Au Musée canadien de la nature, on s’attache à classer chacun d’entre eux selon son importance scientifique. On dispose de cinq catégories, la première renfermant les spécimens uniques, de grand intérêt, et la cinquième rassemblant ceux qui sont jugés utiles mais moins importants à préserver.

Pour décrire une nouvelle espèce de plante ou d’animal, les scientifiques se fondent généralement sur un seul spécimen, que l’on appelle spécimen-type. Comme il constitue la meilleure source de données sur l’espèce en question, on conserve précieusement ce spécimen irremplaçable dans une collection muséale. À ce jour, on a ainsi décrit environ 1,9 million d’espèces sur Terre. Le spécimen-type d’une espèce donnée sert de point de référence pour toutes les études ultérieures. Quand on décrit une nouvelle espèce, on attribue une cote spéciale au spécimen-type afin que tous les chercheurs puissent y avoir accès.

Un crâne articulé de dinosaure de l’espèce Thespesius saskatchewanensis avec son étiquette de collection. NMC 8509.

Le spécimen-type de Thespesius saskatchewanensis provenant de Saskatchewan. La taille de ce dinosaure à bec de canard est comparable à celle d’un gros four à micro-ondes. Catalogue : NMC 8509. Image : Mark Graham © Musée canadien de la nature

C’est ainsi que procèdent avec succès les musées d’histoire naturelle depuis des siècles, surtout pour les espèces que l’on peut voir à l’oeil nu. Si vous souhaitez réexaminer la classification de groupes d’espèces, vous devrez en consulter le matériel type. Pour ce faire, il vous faudra joindre un conservateur qui étalera les spécimens sur une table afin que vous puissiez les étudier. Ce type de demande est fréquent au Musée.

Mais toutes les espèces ne se ressemblent pas. Les scientifiques découvrent chaque année de nouvelles espèces de mégafaune, mais la majeure partie des découvertes, et au demeurant des espèces de notre planète, sont minuscules, voire microscopiques.

Une diatomée, Neidium staturaium.

Le spécimen-type d’une espèce de diatomée, Neidium staturaium, de la taille d’un globule rouge provenant d’Amérique du Nord. Catalogue : CANA 43894. Image : Paul Hamilton © Musée canadien de la nature

Certaines espèces d’algue (protistes) appartiennent au monde microscopique. Même si nous ne pouvons pas les voir, ces microorganismes (comme les diatomées) sont le fondement du réseau alimentaire aquatique. Ils soutiennent, directement ou indirectement, toutes les autres formes de vie allant des plus petits crustacés jusqu’aux énormes baleines.

De nouveaux spécimens microscopiques viennent garnir régulièrement les collections muséales sous forme de lamelles préparées à des fins d’analyse. Quand il s’agit d’une nouvelle espèce, on la décrit selon le même procédé que les autres, normalement à partir d’un seul spécimen. Mais cela pose un problème, car le spécimen-type se trouve sur la même lamelle que des milliers d’autres. Comment le conservateur peut-il faire pour rendre ce précieux organisme facilement repérable?

Lamelle de verre quadrillée portant le numéro 465 au centre et l’échelle de 200 µm.

Une lamelle de repérage telle qu’on la voit au microscope. Image : Friedel Hinz © Alfred Wegener Institute

Certains conservateurs préparent une lamelle de repérage dont le quadrillage et les numéros permettent de situer le spécimen. Ils repèrent d’abord le spécimen en question sur la lamelle d’échantillon, puis la retirent en tâchant de conserver les mêmes réglages du microscope. Ils la replacent ensuite avec la lamelle de repérage quadrillée et notent les coordonnées du microorganisme. Celles-ci, extrêmement importantes, deviendront le code du spécimen-type. Il ne faut jamais perdre les lamelles de repérage, car alors la collection entière serait inutilisable. On recourt à cette méthode à l’institut allemand Alfred Wegener.

Les spécimens sur lamelles sont couverts d’une fine pellicule de verre. Une autre méthode de repérage consiste à graver, à l’aide d’un diamant minuscule, un cercle autour du spécimen microscopique sur le verre du dessus. L’Academy of Natural Sciences de Philadelphie aux États-Unis emploie cette technique.

Selon une troisième méthode, on établit un point de départ sur la lamelle et on décrit un itinéraire conduisant au spécimen-type en indiquant la direction vers le haut, le bas ou en diagonale en millimètres.

En combinant l’une de ces trois méthodes et la photographie, qui permet d’enregistrer un champ d’observation, il est relativement facile de retrouver un spécimen.

Au Musée canadien de la nature, nous employons les trois techniques pour repérer nos spécimens microscopiques, mais le plus souvent les deux premières. Les autres collections du Musée contiennent plus d’un millier de spécimens-types de plantes, d’animaux, de fossiles et de minéraux.

Un bousier, Phanaeus genieri, épinglé avec son étiquette de collection.

Le spécimen-type d’un insecte, Phanaeus genieri, du Mexique. Ce bousier est de la taille d’une pièce de 25 cents. Catalogue : CMNEN 2002-0158. Image : Mark Graham © Musée canadien de la nature

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Où est la limite à ne pas outrepasser?

Il est difficile d’oublier les séquelles qu’ont laissées sur la planète la chasse illégale, l’exploitation outrancière et l’épuisement des ressources, bref la destruction insensée de la nature au nom de l’argent. Mais jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour mettre un terme à cette destruction? Sommes-nous prêts à aller en prison, à risquer notre vie?

Une image tirée du film Eco-Pirate: The Story of Paul Watson.

Le film Eco-Pirate: The Story of Paul Watson a alimenté la discussion sur le thème : à quel moment l’activisme écologique cesse-t-il d’être utile pour devenir contre-productif? Image : Kevin Eastwood © Screen Siren Pictures

Ces questions étaient au centre des discussions du quatrième Café scientifique de la saison, qui s’est tenu au Musée le 24 février 2012. Les participants se sont penchés sur la question suivante : « Quand l’activisme écologique cesse-t-il d’être utile pour devenir contreproductif? »

Les deux conférenciers invités Kevin Donaghy, animateur communautaire du mouvement Occupons Ottawa, et Aaron Doyle, professeur adjoint au département de sociologie et d’anthropologie de l’université Carleton, ont amorcé le débat.

Huit femmes et hommes debout en rangée.

Les bénévoles de la Coalition jeunesse Sierra ont assisté au Café et donné leur opinion sur l’activisme écologique. Kevin Donaghy (2e à gauche) a présenté sa participation personnelle à divers mouvements activistes dont Occupons Ottawa. Image : Katherine Day © Musée canadien de la nature

Six bénévoles de la Coalition jeunesse Sierra ont été conviés à la discussion. Les participants ont été nombreux à apprécier leur intervention qui a permis, notamment, de lancer un pont intergénérationnel relativement à plusieurs actions et de dissiper les idées reçues selon lesquelles les jeunes d’aujourd’hui sont « égoïstes et apathiques ».

La soirée a commencé avec le visionnement du documentaire Eco-pirate: The Story of Paul Watson portant sur cet homme qui s’est fixé comme mission de sauver la planète et les océans. De ses débuts avec Greenpeace jusqu’à la fondation de la Sea Shepherd Conservation Society, en passant par ses récents démêlés avec une flotte japonaise en Antarctique, le film relate en détail les actions controversées de cet authentique héros de l’environnement.

Avant le film, Kevin Donaghy a brièvement entretenu les participants de son rôle d’activiste écologique et politique dans diverses campagnes lancées dans la région de la capitale nationale. « L’activisme est ce que vous vivez, ce que vous prêchez aux gens », explique cet ardent défenseur de l’environnement qui s’est consacré totalement à cette cause sans se soucier des conséquences. La philosophie activiste de Kevin Donaghy rejoint à certains égards celle de Paul Watson. Tout le monde ne peut tout sacrifier pour une cause, mais tous peuvent être sensibilisés à ces questions et au moins savoir qu’elles existent.

Kevin Donaghy a même cité l’écologiste politique américain Ralph Nader : « Si vous ne vous intéressez pas à la politique, la politique s’intéressera à vous. » Les sujets brûlants comme la chasse illégale à la baleine ont un grand écho au sein de la population, mais en général les gens n’osent pas s’engager eux-mêmes dans de telles batailles écologiques et politiques qui leur paraissent trop complexes.

Une image tirée du film Eco-Pirate: The Story of Paul Watson.

Paul Watson pose devant l’un de ses navires, le Steve Irwin. Image : Kevin Eastwood © Screen Siren Pictures

Mais ce qui est bon pour nous, les modérés, c’est que tous les défenseurs de l’environnement, quel que soit le degré de leur engagement, contribuent au renforcement et à la solidarisation de toute campagne. De fait, les propos tenus par les modérés viennent contrebalancer les actions des radicaux et apparaissent souvent plus raisonnables que les positions des extrémistes. Que cela soit en signant une pétition en ligne, en écrivant une lettre aux autorités gouvernementales ou même en participant à une marche pacifique, toute action sert à sensibiliser la population.

Bien entendu, les radicaux franchiront toujours un pas de plus en risquant une arrestation, voire leur vie, pour défendre leur cause et on peut se demander si de tels emportements font vraiment avancer les choses. Comme un participant le faisait remarquer : « si tout le monde était radical, le mouvement échouerait ». Kevin Donaghy acquiesça tout en soulignant que « la meilleure façon de n’arriver à rien est de ne rien faire ».

Pour sa part, Aaron Doyle a abordé le sujet du « héros de l’environnement » et de son rôle dans une campagne. Des personnes comme Paul Watson enfreignent la loi et ont leur propre conception de la « vraie loi ». Ces « gardiens » peuvent se comparer aux héros de la culture populaire comme Batman, Robin des Bois ou le cowboy solitaire. Il les décrit comme souvent violents et d’une virilité exacerbée.

On ne peut toutefois passer sous silence le fait que ces écologistes s’adonnent à des actes illégaux et causent de sérieux dégâts matériels. Mais comme un participant le soulignait : « Les justes désobéissent aux lois injustes ». Et sans ces héros, on n’obtiendrait aucun résultat. Il est vrai que Watson a réussi à empêcher les baleiniers japonais de chasser 50 % de leur quota.

Le professeur Aaron Doyle devant un auditoire dans le Salon du Musée canadien de la nature.

Le professeur Aaron Doyle lors de sa conférence sur l’activisme écologique dans une perspective sociologique. Image : Dana Lahey © Coalition jeunesse Sierra

Pour Aaron Doyle, on ne devrait pas seulement se demander quand l’activisme écologique devient-il contreproductif mais aussi quand cesse-t-il d’être moralement juste. Cette question d’éthique a suscité un vif débat.

Malgré les opinions divergentes sur le sujet, la plupart des participants étaient d’avis que, sans des gens comme Paul Watson, la population ne serait pas au courant de ces problèmes. Qu’on le considère comme un pirate ou un protecteur, il attire suffisamment d’attention pour faire connaître sa cause.

Quel que soit leur degré d’activisme politique, les participants et les conférenciers étaient unanimes sur un point : il faut impérativement continuer de se tenir au courant de ces questions.

Plus les gens seront sensibilisés, plus on pourra changer les choses.

Poursuivre la discussion

Nous convions toutes les personnes qui désirent poursuivre cette discussion à donner leur avis dans la section ci-dessous. N’hésitez pas à commenter les questions à approfondir que soulève ce Café. Nous vous encourageons également à afficher d’autres ressources.

Questions à approfondir

  • Comment le « fétichisme » à l’égard des cétacés a-t-il contribué à diffuser la cause des baleines et des dauphins sur une grande échelle et à capter l’intérêt des médias? Qu’est-ce qui fait que les gens se préoccupent de ces espèces en particulier? Nous mobiliserions-nous si des espèces moins attirantes ou moins intelligentes étaient chassées à outrance?
  • Les médias sociaux ne nous conduisent-ils pas à une sorte d’activisme laxiste : nous avons l’impression de faire quelque chose en signant des pétitions ou en participant à des campagnes de courriels, mais dans les faits nous ne faisons pas beaucoup d’efforts. Quelles stratégies ou actions se révèlent efficaces? Jusqu’où devons-nous aller?
  • Pour être efficace, une campagne doit-elle nécessairement être conduite par un chef charismatique, comme Paul Watson par exemple?
  • L’activisme radical ne décourage-t-il pas la majorité de la population de participer à toute forme d’action en raison des dangers ou des perceptions négatives qui y sont associés?
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Le riche héritage de Catharine Parr Traill, pionnière, auteure et botaniste

Portrait miniature de Catharine Parr Strickland.

Miniature de Catharine Parr Strickland (son nom de jeune fille). Image : Archives nationales du Canada, C-067337 © Domaine public

La Journée internationale de la femme est l’occasion, pour nous à l’Herbier national du Canada, de rendre hommage aux femmes, et elles sont nombreuses, qui ont contribué à façonner notre compréhension des plantes et notre attachement à la vie végétale du Canada.

Cette année, j’aimerais mettre à l’honneur Catharine Parr Traill, qui a mis tout son talent artistique dans la réalisation d’une vingtaine d’herbiers reliés (livres vierges remplis de plantes pressées et d’annotations) qui constituent aujourd’hui un joyau de la collection de plantes du Musée canadien de la nature.

Chacun des herbiers de Catharine Parr Traill possède une histoire, un contenu et un intérêt propres. En août 2011, Marion Cinqualbre a décrit nos efforts de conservation en vue de stabiliser et de numériser ces précieux documents historiques.

Pourquoi ces herbiers ont-ils tant de valeur? En immigrant en 1834, Catharine Parr Traill a quitté une vie confortable au milieu de proches attentionnés en Angleterre pour une cabane grossière au milieu de la forêt canadienne, où elle ne devait compter que sur elle-même. C’est ce qu’on appelle une transition brutale!

Collage de deux photos : une page d’herbier comportant plusieurs plantes et feuilles séchées, et une page d’herbier comportant des feuilles, fleurs et fruits d’un érable à Giguère, Acer negundo.

Catharine Parr Traill remplissait parfois des pages avec plusieurs plantes provenant d’endroits différents (à gauche). Catalogue: CAN 588170. À d’autres occasions, elle appliquait un style plus scientifique en disposant un seul spécimen par page, avec l’endroit et la date de la cueillette. On voit ici (à droite) un spécimen d’érable à Giguère, Acer negundo. Images : Jennifer Doubt/Carolyn Leckie © Musée canadien de la nature

Contrairement à beaucoup d’autres qui n’ont pas pu s’y faire, elle a décidé d’assumer sa nouvelle vie. Elle a appris de ses nouveaux voisins et a réussi non seulement à effectuer le travail de ferme et à élever ses enfants, mais à publier 22 livres (comme The Backwoods of Canada en 1836, traduit en français dès 1843 sous le titre de Les forêts intérieures du Canada, et The Female Emigrant’s Guide en 1854). Courageusement, elle a apprivoisé son nouvel environnement, parfois hostile, et nous en a laissé des témoignages.

Voeux de Catharine Parr Traill à sa fille écrits sur un morceau de carton et comportant une photographie de l’auteure.

Catharine Parr Traill est décédée en 1899 à l’âge de 97 ans, environ un an après avoir écrit ce mot à sa fille. Catalogue : CAN 596093. Image : Jennifer Doubt © Musée canadien de la nature

À titre de botaniste autodidacte, Catharine Parr Traill a jeté un pont entre la science et la culture populaire et ses travaux ont attisé la passion de milliers d’amateurs. Ceux-ci ont consacré leur temps libre à collecter des spécimens végétaux et autres qui sont venus alimenter le savoir scientifique et les efforts de conservation des espèces.

Sa demeure près du lac Rice au Haut-Canada (aujourd’hui l’Ontario) se trouvait dans un habitat de prairie et de savane de chênes qui a beaucoup changé au cours des deux derniers siècles. Les scientifiques étudient aujourd’hui les spécimens collectés par ses soins pour reconstituer ces communautés végétales anciennes.

Illustré à la main par sa nièce Agnes Fitzgibbon, son ouvrage Canadian Wildflowers (1868) figure parmi les premiers guides de terrain du Canada. Le Musée canadien de la nature possède un des 500 exemplaires de la première édition de ce livre.

Les écrits de Catharine Parr Traill et de sa sœur Susannah Moodie (comme Roughing it in the Bush écrit en 1852) ainsi que de leurs biographes (p. ex. Charlotte Gray, Sisters in the Wilderness, 2000) confèrent une dimension humaine tout à fait inédite à sa collection de plantes de l’Herbier national.

Alors que nous disposons généralement de peu de données sur les personnes qui ont cueilli les spécimens de l’Herbier, si ce n’est parfois la date et le lieu de collecte, nous connaissons relativement bien la vie aventureuse et même le caractère de Catharine Parr Traill. Le fait de voir ses collections et son écriture manuscrite en contexte a profondément touché des gens de divers horizons.

Les personnes qui visitent la collection de Catharine Parr Traill à notre édifice des collections et de la recherche à Gatineau préparent des projets en divers domaines, beaux-arts, intendance des terres, études des femmes, littérature, histoire canadienne et, bien sûr, en botanique.

Nous avons même accueilli des gens sur lesquels Catharine Parr Traill avait laissé une si forte impression qu’ils voulaient simplement se faire photographier à côté du meuble où ses trésors sont conservés pour les générations à venir.

De cette femme hors du commun, chérissons l’exemple et le legs inestimable qu’elle nous a laissés. Joyeuse Journée internationale de la femme!

Un spécimen de plante collé sur un échantillon de tissu.

Catharine Parr Traill utilisait tout ce qu’elle avait sous la main pour y coller ses spécimens de plante… même un échantillon de tissu! Catalogue : CAN 596098. Image : Jennifer Doubt © Musée canadien de la nature

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Au coeur même de la vie

Voici le quatrième article d’une série de cinq ayant pour thème la recherche sur la flore arctique effectuée au Musée canadien de la nature. Le chercheur Paul Sokoloff nous présente le travail de terrain et de laboratoire qui mènera à la préparation de la première flore de l’Arctique de l’Amérique du Nord.

L’ADN (acide désoxyribonucléique – n’ayez crainte, je me contenterai du sigle!) est un sujet fort rebattu depuis quelques années, par exemple dans les émissions télévisées sur les analyses médico-légales ou les organismes génétiquement modifiés. Bref, la plupart des gens comprennent maintenant que l’ADN est un genre de code de fabrication du vivant.

Le laboratoire d’ADN du Musée canadien de la nature. Ici, les scientifiques séquencent l’ADN des plantes et des animaux afin d’étudier leurs liens évolutifs. Image : Paul Sokoloff © Musée canadien de la nature

Aussi, quand je dis que je travaille au laboratoire d’ADN du Musée canadien de la nature, on me demande si j’effectue des analyses pour résoudre des crimes ou pour créer de nouvelles espèces. Heureusement, je ne déçois pas trop en répondant qu’on ne fait ni l’un ni l’autre, mais qu’on séquence plutôt l’ADN de divers organismes afin de comprendre leurs relations évolutives : c’est ce qu’on appelle la systématique, comme je l’ai expliqué dans mon précédent blogue.

Ces feuilles contiennent des plantes séchées en attente de traitement à l’Herbier national du Canada. De ces spécimens, on prélève souvent des échantillons de tissus… Image : Paul Sokoloff © Musée canadien de la nature

On compare souvent la molécule d’ADN à un escalier en colimaçon et, en effet, elle lui ressemble tout à fait à une autre échelle bien sûr! Pourtant je lui préfère la métaphore fonctionnelle du disque vinyle : tout comme le disque contient une chanson sous forme d’une succession de bosses dans un sillon, l’ADN détient toute l’information nécessaire à la vie sous forme de codes dans une série de molécules.

Sur le tourne-disque, l’aiguille avance dans les sillons et traduit les protubérances en sons. Au sein d’une cellule, les protéines dégrafent la molécule d’ADN à double brin et tirent, des séquences d’ADN, les instructions de fabrication d’autres protéines. Ces protéines assument les fonctions de base de l’organisme.

…dont on extrait l’ADN utilisé dans diverses analyses scientifiques. Une seule éprouvette d’ADN suffit à des années de recherche. Image : Paul Sokoloff © Musée canadien de la nature

Certaines sections de l’ADN fournissent les codes de ces séquences de protéines, comme la musique est encodée dans les sillons d’un disque. Mais la plupart des molécules ne contiennent pas de code de protéines : elles forment l’ADN non codant, que l’on peut comparer aux silences entre les chansons. Au fil du temps, l’ADN codant et non codant subit des mutations. Il en découle que les génomes des espèces peuvent varier suffisamment pour se différencier sur la seule base des différences de leur séquence d’ADN.

Les dernières découvertes qui ont permis de séquencer l’ADN (à un prix relativement abordable) offrent des instruments très puissants à la systématique. En extrayant l’ADN de cellules végétales ou animales et en l’analysant avec une machine capable de lire les séquences chimiques d’une molécule donnée d’ADN, on obtient un vaste corpus de données qui permettent de comparer l’histoire évolutive des organismes à l’étude. Les données morphologiques de l’organisme viennent compléter la démarche et on peut ainsi raffiner et réviser notre classification des espèces.

Un chercheur prépare une séquence d’ADN. Le travail de laboratoire réclame énormément de minutie, de temps et de patience. Il procure en revanche des données d’une extrême importance pour mieux comprendre la diversité des formes de vie dans l’Arctique et partout dans le monde. Image : Paul Sokoloff © Musée canadien de la nature

Dans le cadre du projet Flore arctique du Canada et de l’Alaska, ces techniques ADN se sont révélées d’une valeur inestimable pour confirmer l’identité de plantes récoltées sur le terrain (souvent nous réévaluons des spécimens de l’herbier à la lumière des données ADN). De plus, elles permettent de s’assurer que les noms attribués à des espèces et des groupes d’espèces définis morphologiquement correspondent bien à des groupes naturels distincts sur le plan évolutif.

Le séquençage de l’ADN ne peut remplacer l’information taxonomique découlant de la morphologie de l’organisme, mais il constitue certainement un puissant instrument à ranger dans la boîte à outils de la systématique du Musée.

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À l’heure de la taxonomie

Les gens adorent prodiguer des conseils, parents, amis, collègues, étrangers, bref un peu tout le monde. On se demande quel avis donner, puis on trouve le sage conseil et le livre avec un sentiment d’importance et de fierté.

Mais que se passe-t-il quand quelqu’un a besoin d’un avis qui n’est pas à la portée de tous? Par exemple, si l’on veut savoir comment se servir des connaissances scientifiques pour préserver les plantes et les animaux sur la planète. La première réaction peut être de s’esquiver. Mais vous pouvez aussi prendre une grande respiration, réfléchir et vous tourner vers vos collègues pour préparer l’avenir. C’est la voie qu’a empruntée le groupe qui conseille les représentants de la Convention sur la diversité biologique des Nations Unies en matière de taxonomie.

Les taxonomistes sont des scientifiques qui découvrent, nomment et classifient les espèces de plantes et d’animaux. Il s’agit là des étapes préliminaires essentielles pour appréhender l’inventaire en perpétuelle évolution du vivant sur Terre et pour planifier les mesures de protection à prendre.

La Convention s’intéresse de près à la taxonomie parce que les spécialistes en la matière ne suffisent pas à la tâche. Il faut davantage de taxonomistes, par exemple, pour élaborer de nouveaux outils et des méthodes de fonctionnement plus efficaces ou pour former davantage de spécialistes.

Vue d’un amphithéâtre où se trouvent quelques personnes.

La salle des assemblées plénières à la 15e réunion de l’Organe subsidiaire chargé de fournir des avis scientifiques, techniques et technologiques à la Convention sur la diversité biologique des Nations Unies. Novembre 2011. Image : Mark Graham © Musée canadien de la nature

La première chose à faire était de rassembler un groupe international de taxonomistes capables de déterminer les pas à franchir : et vous avez l’Initiative mondiale pour la taxonomie (IMT), qui prodigue ses avis au Secrétariat et aux 193 États signataires de la Convention depuis 1998.

Oeuvrant de concert avec le personnel de la Convention, l’IMT a établi dans chaque pays des points focaux reliés par un réseau de communication (plus d’information sur ces points focaux – en anglais). Au Canada, le point focal est le Musée canadien de la nature.

Le logo de l’Initiative mondiale pour la taxonomie.

Image : © Initiative mondiale pour la taxonomie

Comme les autres États, le Canada (c’est-à-dire le Musée canadien de la nature) assume, en rotation, la direction de l’IMT. Au sein de ce réseau d’échange circulent les nouvelles et l’information en taxonomie, par exemple sur les besoins ou les pratiques exemplaires. Les taxonomistes de l’IMT ont aussi élaboré un programme de travail qui détaille les mesures à prendre pour accroître la capacité scientifique et comprend une stratégie décennale. (Plus d’information sur ce programme de travail – en anglais).

Ces projets sont toujours ambitieux et porteurs d’espoir. Même si les taxonomistes ne sont pas assez nombreux face à la tâche qui les attend en matière de conservation de la biodiversité et de son utilisation durable, ceux qui sont là mettent les bouchées doubles.

Impossible de trouver des chercheurs plus dévoués ou plus stimulants. Et ce sont des gens qu’on est heureux d’avoir à ses côtés quand on déambule en forêt ou qu’on nage au milieu des algues. Ces spécialistes sont rattachés à divers organismes scientifiques et si vous voulez savoir ce qu’ils font, visitez votre musée d’histoire naturelle. C’est là que vous trouverez beaucoup d’entre eux et les fruits de leurs recherches y sont régulièrement exposés.

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Que serait un monde sans poissons?

Pourrait-on se passer complètement de poissons et de produits de la mer? Le goût succulent du saumon, du thon, de l’églefin, de la crevette, du crabe, du homard, du pétoncle et d’autres espèces marines et leurs bienfaits pour la santé nous manqueraient assurément. Pourtant, nous y serons peut-être forcés si se réalise la prédiction de nombreux scientifiques selon laquelle la plupart des produits de la mer auront été exploités jusqu’à leur quasi-extinction d’ici 2048.

Une scène du film « The End of the Line ».

Image de poissons morts tirée du film « The End of the Line ». Si nous continuons de piller nos océans ainsi, on pourrait les épuiser complètement d’ici 2048. © Image reproduite avec l’autorisation de Mongrel Media.

Les participants ont aussi abordé la question des opinions partagées concernant notre consommation des produits de la mer. Agriculture et Agroalimentaire Canada préconise au moins deux repas de poisson par semaine, surtout d’espèces riches en acides gras oméga 3.

De fait, parmi les personnes qui ont éliminé de leur alimentation le poulet, le porc et le bœuf, nombreux sont ceux qui comptent sur les produits de la mer pour obtenir des protéines. En tant que consommateurs soucieux à la fois de notre santé et de la salubrité de l’environnement, qui devons-nous écouter?

Supprimer totalement les produits de la mer de l’alimentation est une solution pour laquelle plusieurs participants ont opté. Joshua Bishop n’est pas de cet avis. Il pense plutôt que l’on doit continuer de se renseigner sur le sujet, oser poser les bonnes questions aux restaurateurs et aux fournisseurs et créer une demande accrue pour les choix durables.

De nombreux magasins sont favorables aux produits de la mer durables (voir les liens ci-dessous) mais, en tant que consommateurs, nous devons continuer de réclamer ces produits. Quand les commerçants constateront qu’il existe un marché suffisant, il sera alors possible de se procurer facilement des poissons durables, étiquetés en bonne et due forme.

Le consommateur doit donc non seulement réclamer des produits de la mer durables mais aussi demander au détaillant la source de ses produits, et cela même si cela lui semble un peu embarrassant. L’étiquette « durable » ne suffit pas, le commerçant doit être en mesure de donner des renseignements sur le fournisseur et sur les méthodes de récolte.

Les sources durables des produits de la mer ont été au coeur des discussions du troisième Café scientifique de la saison, qui s’est tenu au Musée le 27 janvier 2012. Les participants se sont penchés sur la question : « Le fait de manger des produits de la mer est-il éthique et durable? »

Deux conférenciers invités ont lancé la discussion : Melissa Marschke, Ph.D., professeure adjointe à l’École de développement international et mondialisation de l’Université d’Ottawa, et Joshua Bishop, propriétaire du commerce de produits de la mer durables « The Whalesbone Oysterhouse and Sustainable Oyster and Fish Supply ».

La soirée débutait avec The End of the Line, un documentaire sur le déclin abrupt des produits de nos océans et sur les conséquences désastreuses des pratiques de récoltes non durables qui continuent de sévir.

Le film montre du doigt les consommateurs qui, sans le savoir, achètent des poissons menacés de disparition, la classe politique qui ne prend pas au sérieux les mises en gardes des scientifiques, les sociétés de pêche qui dépassent leur quotas et vendent leurs prises illégales, et enfin l’industrie mondiale des pêches qui tarde à réagir au danger imminent.

La conférencière Melissa Marschke (à l’extrême gauche) donne son avis sur les pratiques de pêche durables à un groupe de participants du Café.

Parmi les nombreux sujets abordés, la croissance de l’élevage de poissons ou aquaculture a dominé les discussions. Cette « révolution bleue » s’étend aux sources internationales de produits de la mer, comme les crevettes et les poissons-chats du Vietnam, de Thaïlande et de Chine.

Melissa Marschke a exposé les effets néfastes de ces fermes piscicoles sur la capacité des pêcheurs locaux à subvenir aux besoins de leur famille. À titre indicatif, la moitié des produits de la mer importés en Amérique du Nord proviennent de la pisciculture. Ces producteurs n’ont pas besoin d’investir dans l’immobilier : ils installent leurs enclos en mer peu profonde. Quand de nombreux aquaculteurs font de même dans une zone, il reste bien peu d’eau libre et encore moins d’espèces de poissons à manger ou à vendre pour la population locale.

Un autre aspect de la question que beaucoup de consommateurs ignorent, c’est qu’en achetant les produits de l’aquaculture, ils contribuent à l’érosion des espèces sauvages. Puisque que de nombreux poissons d’élevage, comme le saumon atlantique, Salmo salar, sont carnivores, les éleveurs les nourrissent de grandes quantités de petits poissons sauvages tels que les sardines, Sardina pilchardus, qu’ils broient en farine. À l’échelle mondiale, le concept même de la pisciculture n’est donc pas viable.

Les installations d’un élevage de poissons dans la rivière Chanthaburi, en Thaïlande.

Un élevage de poissons dans la rivière Chanthaburi, en Thaïlande. Image : iStockphoto.com\rattanapat © rattanapat

Les participants ont aussi abordé la question des opinions partagées concernant notre consommation des produits de la mer. Agriculture et Agroalimentaire Canada préconise au moins deux repas de poisson par semaine, surtout d’espèces riches en acides gras oméga 3.

De fait, parmi les personnes qui ont éliminé de leur alimentation le poulet, le porc et le bœuf, nombreux sont ceux qui comptent sur les produits de la mer pour obtenir des protéines. En tant que consommateurs soucieux à la fois de notre santé et de la salubrité de l’environnement, qui devons-nous écouter?

Supprimer totalement les produits de la mer de l’alimentation est une solution pour laquelle plusieurs participants ont opté. Joshua Bishop n’est pas de cet avis. Il pense plutôt que l’on doit continuer de se renseigner sur le sujet, oser poser les bonnes questions aux restaurateurs et aux fournisseurs et créer une demande accrue pour les choix durables.

De nombreux magasins sont favorables aux produits de la mer durables (voir les liens ci-dessous) mais, en tant que consommateurs, nous devons continuer de réclamer ces produits. Quand les commerçants constateront qu’il existe un marché suffisant, il sera alors possible de se procurer facilement des poissons durables, étiquetés en bonne et due forme.

Le consommateur doit donc non seulement réclamer des produits de la mer durables mais aussi demander au détaillant la source de ses produits, et cela même si cela lui semble un peu embarrassant. L’étiquette « durable » ne suffit pas, le commerçant doit être en mesure de donner des renseignements sur le fournisseur et sur les méthodes de récolte.

Le conférencier Joshua Bishop (tout à fait à gauche, de face) écoute un participant du Café scientifique donner son point de vue sur les produits de la mer durables.

Vous hésitez encore sur la ligne à suivre? De nombreux participants ont trouvé utiles les divers guides alimentaires (voir « Guides alimentaires sur les produits de la mer » ci-dessous) et il existe même une application logicielle sur le sujet pour les plus « technos » d’entre vous. (http://www.oceanwise.ca/news/ocean-wise-iphone-app)

La situation n’est donc pas désespérée pour les amateurs de poissons. Comme les deux conférenciers l’ont souligné, il ne s’agit pas de bannir les produits de la mer de notre assiette, mais de se préoccuper davantage de leur provenance et des méthodes de récolte et d’éviter les espèces en péril comme le thon rouge de l’Atlantique, Thunnus thynnus, ou la morue de l’Atlantique, Gadus morhua. Et il faut absolument poser ces questions essentielles.

Comme le résume bien Joshua Bishop : « On peut inverser le cours des choses en y mettant les efforts nécessaires. »

Poursuivre la discussion :

Nous convions toutes les personnes intéressées à poursuivre cette discussion à donner leur avis dans la section ci-dessous. N’hésitez pas à commenter toute question à approfondir soulevée pendant le Café scientifique. Nous vous encourageons à afficher d’autres ressources.

Questions à approfondir

  • Quel est, à votre avis, le principal obstacle à l’achat de produits de la mer récoltés de façon viable? (P. ex. disponibilité, sensibilisation, prix.)
  • Quel guide d’alimentation sur les produits de la mer trouvez-vous le plus utile parmi les publications disponibles (voir liens ci-dessous)?
  • Comment pouvons-nous (dans la région d’Ottawa-Gatineau) sensibiliser les gens et les commerçants à consommer uniquement des produits de sources durables?
  • La certification de produits de la mer de source durable est-elle la solution?
  • Du point de vue éthique, devons-nous préférer les produits issus de la pêche à petite échelle à ceux provenant de la grande pêche industrielle, si ni les uns ni les autres ne sont durables?
  • Est-il préférable d’acheter du poisson local, comme le saumon sauvage du Pacifique, plutôt que des produits venant de l’étranger, tel le tilapia élevé en Asie, quand aucun des deux n’est issu de méthodes durables?

Ressources
Guides alimentaires sur les produits de la mer :

Autres liens sur la pêche durable :

Pour en savoir davantage sur les produits de la mer écologiques, consultez The Be Happy Pledge sur Facebook (en anglais).

Publié dans Éducation, Événements, Eau | Tagué , | 1 Commentaire

Le périple de Tū Hononga

Comment la baleine a atteint le sommet

Après des mois d’attente, de planification et de construction, le jour J est enfin arrivé. Je suis arrivée très tôt sur les lieux afin de ne rien manquer. Quand le camion semi-remorque transportant le crâne de Tū Hononga a fait son apparition au coin de la rue, l’excitation a atteint son comble.

Un homme soufflant dans un coquillage en spirale.

Conservateur au musée Te Papa, Shane James entame le Karakia en soufflant dans un pukaea (sorte de cor maori). Photo : Jennifer-Lee Mason © Musée canadien de la nature

Tū Hononga (qui signifie « le lien » en maori) est un grand cachalot mâle dont le squelette complet sera exposé à côté de celui d’une femelle dénommée Hinewainui, dans la prochaine exposition Baleines Tohorā. Le crâne et la mâchoire de Tū Hononga sont trop volumineux pour être transportés au quatrième étage en monte-charge. C’est aussi le cas d’un autre spécimen et de deux panneaux. Pour faire entrer ces énormes pièces par la porte d’entrée principale et pour les déplacer jusque dans l’atrium en vue de les hisser au quatrième étage, l’équipe des expositions, le service des installations et plusieurs entrepreneurs ont dû enlever les portes, protéger les planchers et construire de a à z deux systèmes complets de levage.

Le Musée canadien de la nature a présenté de nombreuses expositions itinérantes venant de partout dans le monde, mais aucune de ces expositions temporaires n’a réclamé autant de préparation.

Une équipe de spécialistes du musée Te Papa Tongarewa de Nouvelle-Zélande accompagne l’exposition Baleines Tohorā à chacun des sites d’exposition. Ils jouent un rôle essentiel dans le montage de l’exposition. Ça été pour moi un honneur d’être une des rares personnes à assister à un Karakia, une incantation traditionnelle maorie qu’a célébrée un gestionnaire de collection du musée Te Papa avant que les spécimens ne soient retirés du camion. Cette cérémonie vise à assurer une issue heureuse aux entreprises importantes.

Vue du vestibule avec les échafaudages, le crâne de la baleine et les gens.

Le crâne a été levé, centimètre par centimètre, au-dessus de chaque marche du vestibule. Photo : Jennifer-Lee Mason © Musée canadien de la nature

L'extrémité la plus grosse du crâne passe juste dans l'encadrure de la porte.

Le crâne est passé tout juste dans l'encadrure de la porte, même si les portes et le cadre avaient été enlevés. C'est au grand soulagement de tous que Tū Hononga a fait son entrée dans l'édifice. Photo : Jennifer-Lee Mason © Musée canadien de la nature

On a ensuite déchargé soigneusement chaque pièce du camion pour les faire rouler à travers une tente chauffée puis par l’entrée principale du Musée. Pour franchir le premier escalier, il a fallu recourir à un palan manuel fixé à des échafaudages. Ce système a été fabriqué sur mesure pour le vestibule de taille restreinte du Musée.

Alors que cette énorme masse gravissait péniblement les marches, une dizaine de spectateurs se demandaient si ce crâne, enveloppé dans des couches de matière isolante, protégé d’un cadre de bois et posé sur une plateforme à roulettes, passerait par l’encadrure de la porte. Mais en fait ce sont les escaliers qui nous ont joué un tour : avec les chaînes de hissage, on n’a pas réussi à soulever suffisamment la charge pour franchir la dernière marche. On a essayé un chariot élévateur pour les deux centimètres restants, mais on n’est pas arrivé pas trouver le bon angle d’approche pour ne pas faire de dégâts. Les entrepreneurs ont finalement utilisé un palan à chaîne spécial et un treuil manuel, ce qui a permis de soulever la plateforme suffisamment pour franchir la dernière marche.

Le crâne de Tū Hononga a été la première pièce à entrer dans le Musée, mais il n’a pas été hissé tant que la mâchoire, le squelette de baleine pygmée et les deux grands panneaux n’ont pas été transportés eux aussi à l’intérieur selon le même procédé. Ces opérations se sont déroulées sans heurts, l’équipe ayant tiré les leçons de sa première expérience. Ensuite, les pièces ont été roulées sur une rampe conduisant à l’atrium puis de l’autre côté du bureau de réception et déposées devant le grand escalier. Une autre équipe attendait pour équilibrer les pièces et les fixer solidement à la plateforme et pour les hisser au quatrième étage.

Le crâne de baleine en train d'être hissé au quatrième étage.

On sait que le grand cachalot (Physeter catodon) peut plonger à une profondeur de 3 km. Mais qu'il puisse ainsi s'élever dans les airs est sûrement une première! Photo : Jennifer-Lee Mason © Musée canadien de la nature

Vue de l'atrium du rez-de-chaussée au quatrième étage avec une caisse sur le point d'être hissée.

Haut ↑. La mâchoire de Tū Hononga hissée jusqu'au quatrième étage. Photo : Jennifer-Lee Mason © Musée canadien de la nature

Le crâne du cachalot mâle, qui pèse quelque 795 kg (1 750 lb), a été le premier à faire son entrée dans l’édifice mais le dernier à être hissé au quatrième. La fébrilité était palpable.

Alors que l’opération tirait à sa fin et que les gens commençaient à se féliciter et à se donner des tapes dans le dos, un épouvantable craquement s’est fait entendre (et croyez-moi, l’écho est terrible dans l’atrium). Je n’ai pas eu besoin de chercher ce qui se passait : tous les yeux fixaient le crâne en équilibre instable au bord de la mezzanine surplombant un vide de quatre étages.

Le crâne parvient au quatrième étage.

C'était le plus mauvais moment pour qu'un pépin survienne. Et c'est à ce moment-là qu'on a entendu cet effroyable craquement! Photo : Jennifer-Lee Mason © Musée canadien de la nature

J’ignore encore ce qui a causé ce bruit et comment se sont senties les autres personnes présentes parce que, quelques secondes après, le crâne se trouvait en sécurité, tiré sur la mezzanine puis dans la salle d’exposition.

Au cours des derniers moments de son périple, je me suis demandé si l’esprit de Tū Hononga était heureux de voir combien d’esprits, de mains et de cœurs avaient œuvré de concert pour qu’il soit présenté à nos visiteurs. Grâce à ce périple, il incarne bien son nom : le lien.

Publié dans Baleines Tohorā, Expositions, Les outils du métier | Tagué | 1 Commentaire