Travail sur le terrain

Une des citations sur les musées que j’aime particulièrement dit que « les musées sont des organismes qui ingèrent mais n’évacuent pas ». Elle provient de Suzanne Keene, éminente spécialiste dans le domaine muséal. La citation sous-entend que les musées engloutissent les spécimens dans leurs réserves et souffrent de constipation. Je précise tout de suite que les musées d’histoire naturelle évacuent régulièrement… lorsqu’il s’agit des choses qu’ils collectionnent. Il est vrai que les musées ont parfois l’air encombrés, mais cela tient plus à une question d’espace devenu insuffisant avec le temps qu’à une quelconque incapacité à dégager les trésors du tout-venant.

le camp de botanique sur l'île de Victoria (par Roger Bull)

le camp de botanique sur l'île de Victoria (par Roger Bull)

Les professionnels d’histoire naturelle ont différents moyens de se procurer des spécimens et n’épargnent aucun effort pour bien connaître ceux qu’ils acquièrent et déterminer s’ils ont leur place dans la collection. La recherche fait partie intégrante de tels efforts. Une fois qu’un article est admis au sein de la collection, on l’observe sous tous ses angles pendant très longtemps, et on le met à la disposition de quiconque veut s’en servir pour des recherches et pour les divers programmes éducatifs et de diffusion offerts dans notre musée, ou encore on le prête à d’autres musées pour qu’ils fassent de même.

Les chercheurs scientifiques qui travaillent dans les musées sont experts dans bien des domaines, et notamment en travail sur le terrain. À cet égard, ils doivent avoir les compétences voulues pour organiser des camps de recherche dans des endroits reculés, le plus souvent inaccessibles par la route, où ils se retrouveront en compagnie d’insectes qui piquent et d’ours, au beau milieu d’une végétation touffue. À moins d’aboutir dans l’Extrême-Arctique, où la vie dépend des capitaines de brise-glaces et des pilotes d’hélicoptères et où ils auront communément pour voisins les oiseaux de mer et les ours.

Après de longs mois passés à mettre au point la logistique de l’expédition, les chercheurs lancent leur recherche sur le terrain et, guidés par leur flair et leur savoir-faire, ils trouvent les plantes, animaux, fossiles et minéraux qu’ils rapporteront par milliers au terme de leur mission. Chaque année, ils repèrent de nombreuses nouvelles espèces et des éléments encore jamais décrits par les scientifiques. Ce processus de découverte apporte une réponse à bien des questions concernant l’existence de certaines formes de vie. En effet, les musées ne se contentent pas de conserver un exemplaire de chaque espèce dans une collection pour la postérité, ils préparent et diffusent de précieux renseignements sur leur forme et leur fonction : quelle grosseur une espèce peut atteindre, de quoi elle se nourrit, quel habitat elle préfère, comment elle se reproduit, jusqu’à quel âge elle peut vivre et ainsi de suite. Les experts en minéraux qui font de même : ils décrivent chaque année de nouveaux minéraux et tentent de comprendre où l’on peut s’attendre à les trouver et quels processus géologiques sont à l’origine de leur formation.

Rien de tout cela n’est fait en vase clos. Les chercheurs du musée collaborent avec leurs confrères du monde entier, qui les aident dans leur travail et réciproquement. Les spécimens ramassés au cours des deux à six semaines de travail sur le terrain sont rigoureusement triés,  processus qui peut prendre le reste de l’année sinon plus. La partie utile de la collecte sur le terrain est examinée dans des laboratoires de recherche, soit dans les nôtres ou ailleurs, et des portions de chaque collecte sont systématiquement distribuées dans la communauté scientifique. Les spécimens les plus représentatifs de la recherche effectuée entrent dans la collection nationale et constituent une collection de référence. Ceux qui ne sont d’aucune utilité pour nos programmes sont rejetés.

À peine a-t-on vidé les sacs provenant d’une expédition et commencé le tri que les idées et les projets de travail sur le terrain germent déjà pour la saison suivante. Avec une telle richesse d’histoire naturelle attendant d’être révélée et si peu d’experts pour accomplir cette tâche, le travail sur le terrain a un bel avenir.

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