Le tout est de prendre le temps…

Lynn Gillespie et Jeff Saarela marchent dans la toundra, sacs au dos, au pied d’une colline.

Les botanistes du Musée Lynn Gillespie et Jeff Saarela arpentent la toundra. C’était notre principale activité pendant cette expédition sur le terrain! Image : Roger D. Bull © Musée canadien de la nature

Voici le deuxième article d’une série de cinq ayant pour thème la recherche sur la flore arctique effectuée au Musée canadien de la nature. Le chercheur Paul Sokoloff nous présente le travail de terrain et de laboratoire qui mènera à la préparation de la première flore de l’Arctique de l’Amérique du Nord.

Dans un voyage sur le terrain, le départ et le retour se caractérisent par un lever à des heures indues en vue d’attraper le premier vol pour arriver à destination et par une gymnastique incroyable pour caser matériel et spécimens collectés dans le moindre recoin de l’avion, du bateau, de l’hélicoptère ou du camion. Une fois sur le terrain, on ne peut toutefois compter que sur ses jambes pour se déplacer du point A au point B, surtout quand on garde les yeux fixés au sol de crainte de manquer une espèce rare.

Pendant l’expédition botanique 2010 à l’île Victoria du Musée canadien de la nature,  nous faisions une grande excursion presque un jour sur deux. La marche est non seulement un moyen de transport économique et écologique, mais aussi la meilleure façon de ratisser divers habitats dispersés et d’y repérer les espèces intéressantes. Après une excursion de 10 ou 15 km dans cette île des Territoires du Nord-Ouest, vous pouvez comprendre que nos jambes étaient fatiguées le lendemain!

La journée typique sur le terrain, prenons par exemple le 23 juillet de l’année dernière, commence sans presse, surtout si l’on n’est pas encore accoutumé au soleil de minuit. La douche matinale est hors de question, la toilette se résumant à un bain hebdomadaire dans un lac glacial au milieu de la toundra. Sur ce point, nous étions tous logés à la même enseigne. J’étais content de savoir que mon chapeau cachait mes cheveux ébouriffés et m’empêchait de ressembler à ces scientifiques fous qu’on voit parfois dans les bandes dessinées!

Quatre tentes dressées sur le sol rocailleux de la toundra. On voit à l’avant-plan les presses contenant les plantes récoltées.

Le campement sur l’île Victoria, notre petit « chez nous » pendant nos trois semaines dans la toundra. On voit à l’avant-plan les presses contenant les plantes récoltées. Image : Paul Sokoloff © Musée canadien de la nature

Après avoir englouti deux bols de granola et bu notre café, nous avons mis le cap vers  le delta d’un petit fleuve que nous avions repéré sur la carte topographique. Nous avions déjà visité de nombreux autres types d’habitat de sorte que nous espérions trouver de nouveaux assemblages de plantes dans ce milieu estuarien. Du campement, nous avons pris une direction sud-ouest.

Quatre heures plus tard, en traversant la vallée d’un petit affluent menant au delta, nous nous savions sur la bonne voie. Sur une île de gravier au milieu du cours d’eau se dressait un peuplement dense de saules feutrés, Salix alaxensis. Nous avions observé cette espèce près de notre précédent campement, mais ces spécimens étaient beaucoup plus grands.

Un peuplement de saules feutrés, Salix alaxensis, sur un îlot de gravier dans un cours d’eau.

Le peuplement de saules que nous convoitions et les eaux glaciales qui nous en séparaient. Image : Jeff Saarela © Musée canadien de la nature

À des centaines de kilomètres de la limite forestière, il est rare de rencontrer dans la toundra des peuplements tels que ceux-ci. Souvent nichés au creux d’une vallée à l’abri des rigueurs du climat, ils contiennent fréquemment d’intéressantes espèces que l’on ne trouve nulle part ailleurs dans le bas Arctique. Avec cet îlot en ligne de mire, nous avons retroussé nos pantalons pour braver les eaux glacées. Avant même d’arriver jusqu’aux arbres, nous avons découvert la plante qui, à mon avis, est la plus intéressante du voyage.

Un spécimen d’oxytropes à folioles nombreuses, Oxytropis deflexa subsp. Foliolosa, au sol.

L’oxytrope à folioles nombreuses que nous avons découvert. Je sais à quoi vous pensez : « Il s’enthousiasme pour si peu? » Image : Paul Sokoloff © Musée canadien de la nature

À mi-chemin dans l’entrelacs de chenaux, sur un îlot rocheux, des broussailles basses aux allures peu ordinaires ont attiré mon attention. Parmi les roches patinées par le temps jaillissait une petite population d’oxytropes à folioles nombreuses, Oxytropis deflexa subsp. foliolosa.

Je me réjouissais d’autant plus que cette espèce, membre minuscule de la famille des pois, mon propre sujet d’étude, n’avait jamais été observée sur l’île Victoria. L’étude est toujours en cours, mais il pourrait bien s’agir de l’occurrence la plus septentrionale de cette espèce au pays! Inutile de préciser que c’était la collection la plus précieuse de la journée.

Et dire que nous aurions pu tout ignorer de son existence si nous n’avions pas marché pendant des heures les yeux rivés au sol.

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  1. Ping : Une flore! Mais pourquoi? | Le blogue du Musée canadien de la nature

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