Clarence Tillenius, artiste des dioramas

Un peintre d’exception et un passionné de la nature

par Luci Cipera et Carolyn Leckie

Le vénérable artiste animalier et paysagiste Clarence Tillenius s’est éteint la semaine dernière à l’âge de 98 ans. Il a signé de nombreux dioramas de la Galerie des mammifères du Musée canadien de la nature. Ces oeuvres admirables, si précieuses pour le Musée, continuent d’émerveiller les nouvelles générations de visiteurs.

À sa mort, Clarence Tillenius a laissé un ultime message dans sa page Facebook :

Clarence Tillenius devant un mouflon de Dall, Ovis dalli, naturalisé.

Clarence Tillenius devant le diorama des mouflons de Dall, Ovis dalli, au cours d’une visite au Musée en 2004. Image : Martin Lipman © Musée canadien de la nature

« Je crois qu’il existe dans l’univers une harmonie primordiale, un flux de vie commun à tous les temps; quand un artiste puise à cette source, son oeuvre devient intemporelle; elle reste compréhensible malgré le temps qui passe, puisque, comme les animaux, les hommes sont liés à cette harmonie et y réagissent.Quand cette force me réclamera pour passer dans un univers autre que celui-ci, je vous demande, si vous voulez vous souvenir de moi, de le faire en regardant mes peintures et mes dioramas. Tant qu’elle saura émouvoir les générations à venir, ma peinture, abreuvée à cette fontaine primordiale, demeurera intemporelle, alors même que j’aurai franchi la grande frontière. » [Traduction libre]

Pour nous, ces mots traduisent parfaitement la force artistique et la passion pour la nature de cet homme d’exception. Nous avons rencontré Clarence Tillenius pendant les grandes rénovations du Musée (de 2003 à 2006). Nous travaillions alors à la restauration des dioramas des mammifères et à leur déplacement d’un côté à l’autre du Musée.

Au départ, nous désirions simplement l’assurer que nous prenions grand soin de ses dioramas. Mais au fil de nos discussions, ses connaissances sur la construction très complexe des dioramas se sont révélées des plus utiles tout comme ses explications sur le travail de terrain approfondi requis pour les réaliser.

Clarence Tillenius dans un escabeau, peignant le décor d’un diorama au Musée. Photo d’archives : CMN J 8468 8.

Clarence Tillenius alors qu’il peignait le décor du diorama des mouflons de Dall, Ovis dalli, au Musée en 1962. Image : © Musée canadien de la nature

Il a également fourni à d’autres équipes d’inestimables renseignements sur les sites représentés sur les dioramas, le but recherché ainsi qu’une foule d’histoires intéressantes.

C’était un homme affable et bienveillant qui, à 90 ans (au moment de notre rencontre)  continuait de peindre et de raconter ses incroyables anecdotes sur sa vie d’artiste animalier. On ressentait dans chacune de ses histoire son profond attachement pour la nature et son désir d’en offrir des fragments à tous afin qu’ils puissent la mieux comprendre et lui accorder suffisamment de valeur pour la préserver.

Voilà qui nous semble un point de vue hors du commun pour quelqu’un qui a grandi dans une collectivité de pionniers, est devenu adulte pendant la Dépression, a connu deux guerres mondiales et s’est mis à peindre des dioramas pendant les années 50 et 60 alors que, selon la philosophie de l’époque, l’homme moderne industriel devait dominer le monde naturel. Sa façon diamétralement opposée de voir les choses semble provenir du fait qu’il a grandi dans le nord du Manitoba, où il a observé la « disparition » des espèces sauvages de sa prairie natale.

En écoutant ses histoires, on restait ébahi devant les insoupçonnées prouesses physiques et artistiques qu’exigeait la réalisation des dioramas. Certains sont de grandes dimensions. Par exemple, le diorama du bison, Bison bison, de notre galerie des mammifères mesure 8,4 mètres (28 pi) de longueur et 4,8 m (16 pi) de hauteur.

L’artiste se rendait dans chaque site, souvent fort reculé, pour y étudier les animaux dans leur habitat, collecter des plantes, esquisser des dessins afin de concevoir son diorama dans les moindres détails.

Clarence Tillenius accroupit devant un bison, Bison bison, naturalisé, dans un diorama du Musée, probablement dans les années 1960.

Clarence Tillinius : « Lors de ma première visite à la réserve de bisons, le garde m’a dit : « Si vous voulez voir des interactions entre une harde de bisons et une meute de loups, revenez en hiver. Nous vous conduirons dans une de nos grosses motoneiges, d’où vous pourrez observer la scène. » Il m’a fallu deux années avant d’y aller, mais un accueil de roi m’y attendait. Une fois, le garde m’a installé au milieu d’une pile de bois et de branchages, puis il a conduit une centaine de bisons juste devant. Accroupi dans ma cachette, je me suis alors demandé dans quelle galère je m’étais embarqué. Mais le garde connaissait bien ses bêtes. La preuve, c’est que je suis encore là pour vous raconter l’histoire. » Image : © Musée canadien de la nature

Son destin est d’autant plus extraordinaire que Clarence Tillenius a perdu son bras droit alors qu’il était dans la vingtaine. Alors qu’il travaillait à la construction d’un chemin de fer, il a été victime d’un accident qui a d’ailleurs failli lui coûter la vie. Clarence Tillenius était droitier. Il lui a donc fallu apprendre à travailler de la main gauche pour poursuivre sa vocation artistique.

Avec pour résultat cette expérience magique dans laquelle se plonge le visiteur et cette impression de surprendre les animaux dans leur quotidien. Et suivez les conseils de l’artiste : plus longtemps vous regarderez, plus la beauté et les infimes détails se révéleront à vous, exactement comme dans la nature!

Le diorama de l’orignal, Alces americanus, dans la galerie des mammifères du Musée.

Clarence Tillinius : « Quand je suis arrivé, à la mi-février, il y avait déjà trois pieds et demi de neige. Le garde du parc et moi avons dû marcher en raquettes pendant des jours avant de trouver un site convenable. Comme la chasse était interdite, la population d’orignaux avait largement dépassé les capacités du parc, pourtant très vaste. C’est que l’ennemi naturel de l’orignal, le loup, avait complètement disparu depuis longtemps. On pensait que même le couguar s’était éteint dans ces parages, mais deux gardes m’ont montré des traces manifestes de sa présence : au moins un couguar vivait dans le parc. Cette créature est si discrète que seul un oeil expérimenté et déterminé peut déceler sa présence. » Image : Martin Lipman © Musée canadien de la nature

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