À la recherche de zircons aux confins du Cambodge

Debout sur ce terrain bosselé et défiguré, je regarde les mineurs et leur famille travaillant dans la terre rouge sous des bâches blanches et je me dis que cela ne ressemble à aucune mine que j’ai visitée auparavant. Les mines souterraines d’argent de Kongsberg, celles à ciel ouvert du Nouveau-Mexique, les carrières de larvikite qui ont complètement décapité des montagnes dans le sud de la Norvège, les mines souterraines et à ciel ouvert de nickel et de cuivre de Sudbury, celles de potasse en Saskatchewan, toutes ont en commun d’être de vastes exploitations nécessitant une machinerie lourde et des milliers d’employés.

Des personnes assises près d’un tas de basalte.

À la recherche de cristaux de zircon dans le basalte altéré à Phum Throm, dans la province cambodgienne de Ratanakiri. Image : Paula Piilonen © Musée canadien de la nature

Ici, devant moi, sur une surface dépassant à peine un hectare (3 acres), une centaine de mineurs khmers et leur famille creusent la roche rouge altérée de Phum Throm avec pour tout équipement une truelle, un seau et leurs mains. Ils sont à la recherche de la nouvelle pierre gemme du Cambodge : le zircon (ZrSiO4).

Quatre personnes devant un temple surmonté d’un arbre aux immenses racines apparentes.

L’équipe d’intrépides minéralogistes : Ralph Rowe, Paula Piilonen, Glenn Poirier et Andy McDonald au fameux temple qui apparaît dans le film Tomb Raider, à Ta Phrom, Siem Reap, au Cambodge. Image : Paula Piilonen © Musée canadien de la nature

Nous sommes dans une zone fort éloignée de l’est du Cambodge, dans la province Ratanakiri près du Laos et du Vietnam. Nous sommes venus précisément pour visiter ces mines et pour collecter des échantillons à des fins scientifiques. En étudiant leur composition chimique, nous pourrons déterminer l’origine des zircons et avoir une idée de la zone du manteau dans laquelle ils se forment.

Notre aventureuse et intrépide équipe de minéralogistes – Glenn Poirier et Ralph Rowe, du Musée canadien de la nature, et Andy McDonald de l’Université Laurentienne – a traversé la Thaïlande par voie de terre. Nous avons rencontré notre guide extraordinaire Vutha On et notre chauffeur M. Pon, dans la capitale du Cambodge, Phnom Penh, pour notre excursion de deux jours dans la province de Ratanakiri.

Il fallait avoir le cœur (et l’estomac) bien accroché pour effectuer ce voyage : 900 km en minifourgonnette sur une route non pavée et parsemée de nids-de-poule. Elle nous a conduit à l’extrémité nord-est du pays où persistent encore d’anciennes forêts pluviales, où les mygales grillées sont au menu et où les farang (étrangers) sont rares.

Une femme triant des saphirs dans un laboratoire.

Triage de saphirs taillés au World of Sapphire, à Chanthaburi, en Thaïlande. Image : Paula Piilonen © Musée canadien de la nature

La Thaïlande est connue depuis longtemps pour ses mines de gemmes. Elle est le premier producteur au monde de saphirs et de rubis (deux variétés du minéral corindon, Al2O3) depuis le début du XXe siècle. La région de Chanthaburi est particulièrement connue puisqu’on y extrait des pierres depuis le XVe siècle.

On rencontre les gemmes dans des basaltes alcalins altérés qui, dans un environnement tropical, en sont réduits à une matière terreuse rouge appelée latérite. Les mineurs n’ont qu’à tamiser cette roche altérée et en retirer les gemmes. Il n’y a pas ici de mines souterraines ni de dynamitage. Le travail s’effectue avec des bulldozers et un lavage à la main.

Une mine à ciel ouvert en Thaïlande.

Une exploitation minière de saphirs à Khao Ploi Waen, à Chanthaburi, en Thaïlande. Image : Paula Piilonen © Musée canadien de la nature

Mais la géologie ignore les frontières et les basaltes alcalins thaïlandais de la province de Chanthaburi-Trat se retrouvent également dans les provinces occidentale (Pailin) et orientale (Ratanakiri) du Cambodge.

Sur l’échelle de temps géologique, ces basaltes sont des bébés, ou plutôt des bambins, d’à peine 1 à 24 millions d’années. Mais les gemmes qu’ils recèlent, et notamment le zircon que nous étudions, comptent parmi les plus beaux du monde.

Creuser au pic et à la pelle

Un homme remonte un seau de terre d’un trou à l’aide d’un treuil manuel.

Extraction manuelle de zircons à Phum Throm, dans la province cambodgienne de Ratanakiri. Image : Paula Piilonen © Musée canadien de la nature

Incapables de s’acheter un bulldozer, les mineurs de Phum Throm creusent à la main des trous de 10 mètres de profondeur dans la latérite. Ils descendent en prenant appui sur leurs coudes et leurs genoux. Une fois au fond du trou, ils pellettent la roche meuble dans un seau qu’on remonte à l’aide d’une corde. À la surface, d’autres trient le matériel à la main et en extraient les précieux cristaux de zircon.

Assis dans un petit cours d’eau, un homme nettoie de la terre boueuse dans un tamis.

Un mineur de zircon nettoie le contenu d’un seau de terre remonté d’un des trous de mine à Bo Loei, dans la province cambodgienne de Ratanakiri. Image : Paula Piilonen © Musée canadien de la nature

Nous parcourons la zone de mines pour rencontrer des mineurs. Vutha, notre interprète, nous présente et les mineurs nous montrent leur collecte de la journée. Ils sortent de leur poche un petit contenant et en déversent le contenu dans la paume de leur main tachée de latérite.

Des zircons orangés, roses et rouges dans la paume d’une main.

Des zircons orangés, roses et rouges extraits d’un seau de boue, à Bo Loei. Image : Paula Piilonen © Musée canadien de la nature

Les mineurs conservent tous les zircons qu’ils trouvent, mais ils recherchent surtout des pierres de qualité gemme, c’est-à-dire sans inclusion et sans fracture, car elles rapportent plus.

En tant que minéralogistes et gemmologues, nous nous intéressons aux inclusions et aux fractures et avons acheté des mineurs leurs pierres de seconde qualité. À 5 ou 10 dollars américains un petit sac de cristaux, les mineurs obtiennent plus que sur le marché de Ban Lung.

Un homme montre une plaquette comportant 11 zircons bleus de différentes tailles.

M. Pross, propriétaire de mine et négociant en gemmes, montrant de gros zircons taillés et chauffés, à Ban Lung, dans la province cambodgienne de Ratanakiri. Image : Paula Piilonen © Musée canadien de la nature

Avec notre guide et interprète Vutha, nous avons visité cinq zones minières de la province Ratanakiri et acheté des échantillons pour notre projet de recherche. Mais l’expérience dépasse la science, pour devenir culturelle et historique. Elle nous a donné l’occasion d’interagir avec la minorité khmère et de nous familiariser avec leur mode de vie dans un coin de pays en pleine mutation.

Le Cambodge commence à peine à exploiter à grande échelle ses abondantes ressources naturelles. La déforestation est alarmante dans cette partie du pays : on coupe les anciennes forêts de bois dur pour planter des hévéas. La construction de barrages le long du majestueux Mékong met en péril les habitats naturels dans tout le pays. L’extraction du zircon se fait à petite échelle, mais des sociétés internationales ont récemment prospecté dans les alentours dans l’espoir de trouver d’autres ressources (or, argent, nickel, zinc, plomb).

Un jeune garçon se tient à l’arrière d’une camionnette surchargée de bagages et transportant à l’arrière des cages avec des cochons.

Un taxi local à Ban Lung, avec cochons et bagages, dans la province cambodgienne de Ratanakiri. Image : Paula Piilonen © Musée canadien de la nature

Le Cambodge se remet tout juste d’une longue période de violence et de colonialisme. Les habitants veulent tirer un trait sur le passé. Ils regardent vers l’avenir en vue de se tailler une place et de faire leur marque dans l’Asie du Sud-Est du XXIe siècle. Prendre en charge leurs propres ressources naturelles (forêts, eau et minéraux) s’inscrit dans ce processus. Dans l’esprit des gens, le Cambodge évoque souvent deux choses : Angkor Wat et les Khmers rouges. Avec une gestion sage des ressources, espérons que le Cambodge sera désormais reconnu pour sa beauté naturelle.

A propos Paula Piilonen

A mineralogist with the Research Division at the Canadian Museum of Nature.
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2 commentaires pour À la recherche de zircons aux confins du Cambodge

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