La recherche sur le terrain vue par un photographe

Martin Lipman est un photographe d’Ottawa. Il qui a accompagné à plusieurs reprises les équipes de recherche dirigées par la paléontologue du Musée Natalia Rybczynski, Ph.D., dans l’Extrême-Arctique canadien. Ces équipes ont mis au jour des ossements de mammifères qui ont modifié notre compréhension des chameaux d’Amérique du Nord et de l’évolution des phoques. La recherche sur les restes de chameau a fait l’objet d’une publication parue aujourd’hui dans Nature Communications.

Martin Lipman regarde dans le viseur de son appareil photo.

Martin Lipman à l’oeuvre au cratère Haughton de l’île Devon au Nunavut. Image : Natalia Rybczynski © Martin Lipman

Un sachet rond ou carré? C’était la farce au campement parce que je préparais beaucoup de thé à l’île d’Ellesmere pendant l’expédition de 2008. J’ai aussi lavé beaucoup de vaisselle.

Un petit bout d’os sur le sol parmi les roches et les graviers.

Un fragment d’os de chameau mis au jour à l’île d’Ellesmere. Ce fossile ressemble beaucoup à du bois. Image : Martin Lipman © Martin Lipman

Les gens se font souvent une image erronée de ce qu’est le travail d’un photographe sur le terrain, surtout lorsqu’il fait partie d’une petite équipe de recherche de quatre ou cinq personnes. Là, comme ailleurs, votre appareil photo ne vous confère aucun statut particulier.

Être invité à prendre part à une expédition dans l’Arctique n’est pas banal, en tous cas pas pour moi. Cela signifie un chercheur en moins dans l’équipe, un siège de plus dans l’avion et une bouche de plus à nourrir. Cela signifie aussi que je dois apporter ma contribution.

Bien que je sois là pour prendre des photos, je suis un membre de l’équipe avant d’être un photographe. Certains jours, il est plus important de faire du thé et de nettoyer le gruau brûlé de la casserole que de faire des photos.

Quatre personnes sur une pente abrupte.

Une des équipes de Natalia Rybczynski explore les hauteurs d’un site fossilifère près du fjord Strathcona, au Nunavut, dans la poussière soulevée par les vents. Image : Martin Lipman © Martin Lipman

Les expéditions de recherche sont des entreprises onéreuses. Souvent, la saison est incroyablement courte et les conditions difficiles en raison du vent et du mauvais temps. On exerce de fortes pressions sur les chefs d’équipe pour que la recherche se déroule de façon fructueuse et sécuritaire.

Le photographe ne peut donc constituer une distraction ou encore pire se montrer négligent. Il ne peut grimper au sommet d’un talus pour prendre un cliché formidable sans radio ou « emprunter » le VTT pour une séance de photos de minuit, car cela oblige les gens à rester éveillés.

Natalia Rybczynski assise dans une tente avec une radio satellite à ses côtés.

Natalia Rybczynski attend le contact radio matinal avec l’Étude du plateau continental polaire de Ressources Canada dans la tente cuisine. Image : Martin Lipman © Martin Lipman

Deux fois par jour, un contact radio pan-Arctique permet aux chercheurs de faire rapport sur leur situation au personnel de l’Étude du plateau continental polaire à Resolute, au Nunavut. Le message que l’on veut transmettre est « tout va bien ». Voilà pourquoi se promener seul dans un territoire fréquenté par l’ours blanc n’est pas bien accepté.

Un petit hélicoptère avec un filet de marchandises suspendu.

Un petit hélicoptère fourni par le projet d’Étude du plateau continental polaire transporte l’équipement de l’équipe à l’île d’Ellesmere. Image : Martin Lipman © Martin Lipman

Le seul fait de travailler dans l’Arctique est ardu, il est donc inutile de créer des inquiétudes supplémentaires dans le campement. Au cours de la première expédition de Natalia Rybczynski à l’île d’Ellesmere, le campement du Musée avait été malmené par la glace de mer qui avait broyé la tente cuisine et la nourriture. Une autre année, des ours blancs avaient rôdé autour du campement de recherche et à une autre occasion, le campement avait été menacé par l’eau de fonte de fin de journée. Les imprévus ne manquent pas sans qu’il soit besoin d’en rajouter.

L’Étude du plateau continental polaire joue un rôle aussi essentiel que méconnu dans l’appui à la sécurité et au bien-être des chercheurs : son personnel coordonne tous les aspects logistiques de la recherche scientifique et des communications. Il organise tous les déplacements aériens et l’approvisionnement, la livraison du carburant et de l’équipement de terrain et, au besoin, l’évacuation pour raisons médicales. Dans les scénarios décrits ci-dessus, l’équipe aurait pu être en danger sans contact radio quotidien.

Trois personnes approchant une tente effondrée par le vent dans un paysage rocailleux.

Les membres de l’équipe accourent pour redresser une tente effondrée. L’armature peut se briser sous l’effet prolongé des vents violents, qui atteignent 70–80 km/h. Image : Martin Lipman © Martin Lipman

Même en donnant la priorité à la recherche et à l’équipe, il se présente des occasions de prendre de bonnes photos au campement. Une fois qu’on s’est intégré, et un bon moyen pour cela est de trouver quelques fossiles, les possibilités s’offrent à vous.

En juillet (c’est la saison des fouilles), la lumière idéale pour prendre des paysages est celle de 2 h du matin, quand le soleil est à son niveau le plus bas dans le ciel. Une fois la recherche bien avancée, un membre de l’équipe m’accompagne pour photographier à cette heure, ce qui l’oblige à commencer sa journée de travail plus tard le lendemain. C’est un accommodement rare mais apprécié.

Un vaste paysage de collines érodées.

L’évolution du paysage est manifeste dans cette photo de l’île d’Ellesmere. Il y a environ 300 millions d’années, les cours d’eau ont déposé du sable et du silt, qui se sont compactés en roche. Au cours des 100 derniers millions d’années, les mouvements tectoniques ont incliné les couches. L’érosion a ensuite exposé les couches profondes. Il y a de 3 à 8 millions d’années, les cours d’eau ont déposé des graviers et, depuis, les ruisseaux ont creusé et érodé le paysage. Un jour, ces collines finiront par être transportées dans l’océan Arctique sous forme de grains de sable. Image : Martin Lipman © Martin Lipman

La lumière et le paysage de l’Extrême-Arctique sont uniques et valent bien une nuit blanche. Au cours d’une expédition, les occasions d’immortaliser des paysages magnifiques sont peu nombreuses. Le mauvais temps dure souvent pendant des jours et des jours. Même si on peut photographier sans soleil, la lumière du soleil arctique perçant ici et là parmi les nuages est sans pareille pour un artiste. Elle ne tombe jamais à l’endroit et de la manière attendus aux latitudes plus basses.

Deux femmes travaillent dans une cavité creusée sur une pente dénudée.

Natalia Rybczynski (à gauche) et Marisa Gilbert préparent un échantillon environnemental près du fjord Strathcona alors que le temps se dégrade. L’échantillon a été envoyé à l’édifice des collections et de la recherche à Gatineau au Québec pour y être analysé. Image : Martin Lipman © Martin Lipman

Quand je photographie pendant la journée, j’essaie de rester près du groupe parce qu’on ne sait jamais quand une découverte peut se produire. Il importe que je sois là pour prendre des photos et des vidéos alors que les chercheurs travaillent parce qu’ils sont trop occupés à leur fouille pour le faire eux-mêmes. Cela est encore plus vrai quand les conditions climatiques limitent le temps de travail. En plus d’être utilisées pour les médias, la vulgarisation et les publications scientifiques, les photographies servent aussi de références visuelles, de documents scientifiques et de témoins des conditions de travail.

Comme cela s’est produit pour le chameau de l’Extrême-Arctique, on apprend bien souvent qu’il s’agit d’une découverte que de retour au laboratoire. Alors je photographie le travail et les présumés fossiles tels qu’on les trouve en espérant que quelque chose en ressortira. Cet été-là, à l’île d’Ellesmere, personne ne soupçonnait détenir un morceau d’os de chameau fossile. Et voilà qu’aujourd’hui les résultats de la recherche sont publiés dans Nature Communications. (Plus sur le site Web du Musée).

Un paysage rocailleux avec une vue plongeante sur le fjord à partir de la plaine et une colline couverte de neige dans le lointain.

Un mont enneigé sans nom près du fjord Strathcona sur l’île d’Ellesmere, au Nunavut, peu après une chute de neige estivale. Image : Martin Lipman © Martin Lipman

En 2007, Natalia Rybczynski a pris un risque certain en m’invitant à accompagner l’équipe dans le petit camp de l’île Devon. J’en suis maintenant à ma troisième expédition avec elle dans le Nord, y compris l’expédition de 2008 pendant laquelle les restes du chameau de l’Extrême-Arctique ont été collectés. En quelques années, la paléontologue et ses collaborateurs ont fait des découvertes importantes, que j’ai eu le privilège de photographier. Avec le traitement médiatique qui en est résulté, les photographies ont été utiles pour raconter les deux histoires. À mon avis, le risque en valait donc la peine.

Texte traduit de l’anglais.

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