Fascinantes fourmis

Comme entomologiste du Musée canadien de la nature qui étudie les insectes depuis plus de 35 ans, ce qui me surprend toujours chez les fourmis, c’est leur nombre. Et je ne parle pas ici du nombre d’espèces bien qu’il soit fort impressionnant : 14 000 espèces connues dans le monde (et environ 200 au Canada).

Une fourmi-tortue guerrière : Cephalotes varians.

Cephalotes varians, une fourmi-tortue guerrière photographiée en Floride, aux États-Unis. Elle utilise le disque bizarre qui orne sa tête comme une porte pour bloquer l’entrée de son nid. Image : © Alex Wild/alexanderwild.com, avec autorisation

Mais je parle plutôt de leur population globale. On estime qu’il existe 10 000 billions (c’est-à-dire un million de millions ou 1012) de fourmis vivantes sur Terre. Si vous calculez leur poids total, vous arriverez à une masse qui dépasse celle de tout autre groupe d’animaux vivants, les humains y compris!

Un autre trait qui ne manque pas de surprendre, c’est la variété des choses qu’elles peuvent faire. Certaines s’adonnent à la culture, d’autres à l’élevage, plusieurs chassent ou creusent, tissent ou moissonnent. Certaines ont même des esclaves! Examinons de plus près quelques groupes, dont certains sont présentés dans la nouvelle exposition du Musée : Agricultrices, guerrières et bâtisseuses : La vie secrète des fourmis.

Agricultrices

D’énormes colonies de fourmis coupe-feuille (genre Atta) sont dispersées dans les forêts tropicales des basses terres de l’Amérique centrale et de l’Amérique du Sud. Certaines sont aussi grosses qu’une maison, même s’il est difficile de s’en rendre compte puisqu’elles sont souterraines. (Cette vidéo sur YouTube donne une idée de la taille de ces fourmilières souterraines).

Les fourmis sont actives jour et nuit et empruntent souvent les mêmes sentiers. J’ai vu des endroits où elles avaient creusé un chemin de 15 centimètres dans le sol. Elles s’activent sans arrêt, ramassant les feuilles de presque n’importe quelle plante et les ramenant au nid.

Des fourmis champignonnistes, Atta cephalotes, transportant des feuilles.

Ces fourmis champignonnistes, Atta cephalotes, transportent des feuilles vers leur nid non pas pour les manger, mais comme matière première pour la culture de champignons. Cette photo fait partie de l’exposition Agricultrices, guerrières et bâtisseuses : La vie secrète des fourmis présentée au Musée. Image : © Mark W. Moffett/Minden Pictures

Le plus surprenant, c’est qu’elles ne mangent pas les feuilles, mais qu’elles s’en servent pour faire pousser de microscopiques champignons. Dans la fourmilière, elles écrasent les feuilles puis les utilisent pour faire croître une espèce particulière de champignon qui constitue leur principale source alimentaire. Elles sont en fait des éleveuses de champignons et non des mangeuses de feuilles.

Des fourmis Atta cephalotes sur un amas de bouts de feuilles couvertes d’une moisissure blanche.

La culture de champignons d’une colonie captive d’Atta cephalotes à l’Académie des sciences de Californie aux États-Unis. Vous pouvez voir les champignons microscopiques, qui forment une moisissure blanche parmi les morceaux de feuilles apportées par les fourmis. Image : © Alex Wild/alexanderwild.com, avec autorisation

Éleveuses

Certaines espèces de fourmis (genre Formica) rassemblent et élèvent des insectes, en particulier des aphides. Ceux-ci se gavent de la sève sucrée des plantes. Les fourmis stimulent de leurs antennes l’extrémité de l’abdomen des insectes afin qu’ils excrètent leur délicieux miellat.

Les fourmis emmagasinent le miellat, qui constitue une source d’énergie pour la colonie. En échange, elles protègent les aphides des prédateurs. Certaines fourmis (genre Lasius) effectuent un genre de transhumance comme avec du bétail : elles gardent les aphides au nid pendant l’hiver et les emmènent paître sur les racines des plantes pendant l’été.

Une fourmi Formica subsericea surveille un groupe d’aphides sur une feuille d’asclépiade.

En bonne éleveuse, cette fourmi Formica subsericea s’occupe de son troupeau d’aphides sur une feuille d’asclépiade (Illinois, États-Unis). Image : © Alex Wild/alexanderwild.com, avec autorisation

Chasseresses

Les agressives fourmis légionnaires d’Afrique (genre Dorylus) et d’Amérique du Sud et d’Amérique centrale (genre Eciton) forment d’impressionnantes colonnes d’attaque qui poursuivent, capturent et tuent tout ce qui se trouve sur leur passage.

Une fourmi Eciton burchellii transporte une araignée sous elle.

Une guerrière moyenne de l’espèce Eciton burchellii transporte sa proie, une araignée (Équateur). Image : © Alex Wild/alexanderwild.com, avec autorisation

Ces fourmis ne construisent pas de fourmilière permanente, car les colonies sont sans cesse en mouvement à la recherche de nourriture. Elles bivouaquent chaque jour dans un nouvel endroit. Contrairement à ce que prétendent certains films d’Hollywood, ces fourmis ne sont pas capables de tuer un homme, mais elles peuvent s’attaquer à des petits vertébrés. Certaines espèces d’oiseaux suivent les fourmis légionnaires et se nourrissent des petits insectes qui fuient au passage des colonnes.

Au Costa Rica, des fourmis légionnaires ont une fois envahi notre refuge et fait fuir une quinzaine de scorpions qui se sont réfugiés au plafond. Après le départ de la colonne, les scorpions ont regagné leur cachette… quelque part dans la chambre. Aïe…

Plan détaillé de la tête d’une fourmi Odontomachus coquereli.

Vous pouvez voir les antennes sensibles de cette fourmi Odontomachus coquereli qui se projettent vers à l’avant à partir de la base de ses mandibules. Image : © Alex Wild/alexanderwild.com, avec autorisation

Les fourmis du genre Odontomachus sont aussi fort intéressantes. Elles sont dotées d’immenses mâchoires dentelées qui se referment au signal des poils sensibles situés à la base de chaque mâchoire. J’ai déjà été mordu par une d’elles et je peux vous garantir que c’est douloureux. Oh, j’oubliais, c’est qu’elles piquent en même temps!

Fouisseuses

Un nid de fourmis dans une forêt.

L’entrée d’une fourmilière d’Atta colombica, une fourmi coupe-feuille qui vit dans les forêts de Panama. Image : © Alex Wild/alexanderwild.com, avec autorisation

Nous revenons aux fourmis coupe-feuille (genre Atta) capables de transporter des montagnes de terre (jusqu’à 40 tonnes) quand elles construisent leur énorme fourmilière souterraine.

Ces colonies sont si grosses qu’elles ont leur propre dépotoir, un site désigné où elles jettent leurs vieilles feuilles et tous les détritus du nid. On reconnaît facilement ces fourmilières, car elles présentent un amoncellement de terre dépourvu de toute végétation autour.

Tisserandes

Des fourmis Oecophylla smaragdina utilisent leur corps pour rapprocher les feuilles d’un arbre.

Travaillant de concert, ces fourmis tisserandes appartenant à l’espèce Oecophylla smaragdina tirent, à l’aide de leur corps, les feuilles d’un arbre. Cette photo fait partie de l’exposition présentée au Musée. Image : © Mark W. Moffett/Minden Pictures

Les fourmis tisserandes (du genre Oecophylla) sont des fourmis asiatiques qui construisent leurs nids en cousant ensemble des feuilles vivantes avec de la soie. Seule la larve peut fabriquer cette fibre, aussi les ouvrières les saisissent et les emploient comme un tube de colle.

Des rangées d’ouvrières tirent les feuilles l’une vers l’autre, tandis que d’autres tiennent des larves qu’elles utilisent pour coller les feuilles ensemble avec la soie. Il peut s’agir d’énormes colonies, comprenant des centaines de nids dispersés sur plusieurs arbres.

Collage de deux photos montrant un nid construit à partir de feuilles vivantes par des fourmis tisserandes, Oecophylla longinoda.

Ce nid construit en Afrique du Sud par Oecophylla longinoda, une espèce de fourmi tisserande, tient grâce à la soie filée par les larves. On peut voir à droite le détail du nid. Image : © Alex Wild/alexanderwild.com, avec autorisation

Esclavagistes

Certaines fourmis du genre Polyergus attaquent les nids d’autres espèces de fourmi et  kidnappent les larves. Mais au lieu de les dévorer, elles leur permettent d’éclore dans leur colonie et d’y devenir des adultes.

Ces « esclaves » agissent comme si elles étaient dans leur propre nid : elles effectuent toutes les tâches d’entretien et de recherche de nourriture. Les esclavagistes ne peuvent se nourrir seules et ne survivraient pas sans leurs servantes.

Des fourmis appartenant à deux espèces différentes ensemble sur le sol.

Une colonie de fourmis esclavagistes Polyergus breviceps et leurs esclaves, les fourmis argentées Formica argentea, photographiées en Californie, aux États-Unis. Image : © Alex Wild/alexanderwild.com, avec autorisation

Moissonneuses

Les fourmis moissonneuses (genre Pogonomyrmex) collectent et emmagasinent des graines, qui sont leur principale source alimentaire. Elles protègent avec vigueur leurs provisions avec la piqûre la plus douloureuse de n’importe quelle fourmi en Amérique du Nord. Heureusement, elles ne piquent pas souvent!

Plan détaillé d’une fourmi Pogonomyrmex micans transportant une graine.

Une ouvrière Pogonomyrmex micans qui se démène avec une graine (Argentine). Image : © Alex Wild/alexanderwild.com, avec autorisation

L’indice de Schmidt est une échelle permettant de classer les piqûres d’insectes selon le degré de douleur qu’elles entraînent. Sans surprise, la fourmi balle de fusil (genre Paraponera) de l’Amérique du Sud et l’Amérique centrale figure en tête de liste.

Sa piqûre a été décrite comme provoquant une douleur « pure, intense, infernale, comme si on marchait sur des charbons ardents avec un clou rouillé de huit centimètres s’enfonçant dans le talon. » Heureusement, cela ne m’est encore jamais arrivé!

Vous pouvez en apprendre davantage sur le monde fascinant des fourmis en visitant l’exposition Agricultrices, guerrières et bâtisseuses : La vie secrète des fourmis qui débute le 26 juillet au Musée. En plus des photographies grand format de Mark W. Moffett, vous pourrez observer les colonies de fourmis vivantes qui accompagnent l’exposition.

Texte traduit de l’anglais.

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3 commentaires pour Fascinantes fourmis

  1. marchal dit :

    bonjour, j’ai un exposé à faire qui traite de la symbiose entre les fourmis et les champignons qu’elles cultivent et je ne trouve pas de renseignements suffisants sur le champignon en lui meme . Quelqu’un peut il m’aider?
    Merci beaucoup!
    Caroline,

  2. Camion dit :

    Y-a un problème dans vos calculs : 10 mille milliard de fourmis contre 7 milliards d’être humais, ça fait jamais que 1400 fourmis pour un homme. C’est pas avec ça que le poids totale des fourmis va dépasser le poids total des êtres humain. même si c’est des très grosses fourmis. je ne sais pas combien pèse une très grosse fourni, mais il faudrait bien 5 à 50 fois plus pour nous dépasser en biomasse… 😮
    Par ailleurs, d’autres sources soutiennent que ce sont les vers de terre qui font la biomasse la plus importante… Il va falloir vous mettre d’accord 🙂

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