Une sortie en plongée pour étudier les moules d’eau douce de la rivière des Outaouais

Il est 8 h du matin, une belle journée de septembre s’annonce dans la vallée de l’Outaouais. Je me rends jusqu’au petit village de Quyon, au Québec, apportant mon équipement de plongée et d’échantillonnage. Au village, un petit traversier me conduit en moins de 10 minutes de l’autre côté de la rivière des Outaouais, sur la rive ontarienne, au quai de Mohr’s Landing.

Quiconque prend le traversier de Quyon ne peut qu’admirer la majestueuse et historique rivière des Outaouais. Large de près d’un kilomètre à cet endroit, elle présente des berges boisées verdoyantes, de vastes herbiers de plantes aquatiques et un habitat rêvé pour la sauvagine. Mis à part une centrale hydroélectrique qu’on peut voir à quelques kilomètres en amont, le secteur montre un rivage apparemment en santé, dans un décor paisible qu’on dirait encore sauvage.

Trois personnes debout sur la berge de la rivière des Outaouais.

Andy, Nancy et André juste avant de partir pour la plongée dans la rivière des Outaouais, au large de MacLaren’s Landing. Image : Jacqueline Madill © Musée canadien de la nature

Je sais, pour y avoir fait de nombreuses plongées, qu’on trouve dans la rivière une faune subaquatique fascinante. Et la meilleure façon de l’étudier, c’est en plongée sous-marine! Mes recherches portent en particulier sur les moules d’eau douce, appelées aussi mulettes, et que certains nomment « clams » d’eau douce. Alors que je traverse la rivière, je pense que juste sous la coque du traversier, on trouve des millions de ces gros coquillages vivants, et ce en quelques kilomètres de rivière seulement.

Ces moules sont très utiles, tant pour l’écosystème aquatique que pour les humains qui vivent le long des berges. Grâce à leurs branchies, chacune de ces moules filtre des milliers de litres d’eau chaque année. Ces moules se nourrissent du plancton contenu dans l’eau, mais aussi des détritus et même des coliformes fécaux d’origine humaine et agricole. Ces coquillages, lorsque vivants, sont de nobles serviteurs pour nous les humains puisqu’ils épurent l’eau des rivières et des lacs.

Plan détaillé d’une Ligumie noire, Ligumia recta, montrant les deux ouvertures siphonales.

Plan détaillé d’une Ligumie noire, Ligumia recta, filtrant l’eau de la rivière des Outaouais, à 3,5 m de profondeur. Notez les longues papilles bordant l’ouverture siphonale par où entre l’eau et le plancton (au centre), comparativement à l’ouverture par où l’eau ressort une fois filtrée (en haut, à droite). Image : André Martel © Musée canadien de la nature

Le temps de ces réflexions, le traversier accoste sur l’autre rive. En cinq minutes de voiture, j’arrive à la rampe à bateau de MacLaren’s Landing, la petite communauté où je dois rejoindre mon équipe. Il est 9 h.

Nancy, Andy et Jacquie arrivent à leur tour au lieu de rencontre. Nancy, une plongeuse expérimentée intéressée à la conservation de la rivière des Outaouais, sera ma partenaire de plongée pour cette sortie. Andy, son compagnon, lui aussi un plongeur d’expérience, dirigera aujourd’hui son bateau gonflable de 4,3 mètres, idéal pour la plongée. Quant à Jacquie, elle est notre assistante de recherche.

Sur la berge de la rivière des Outaouais, deux hommes préparent un bateau gonflable en vue d’une sortie sur l’eau. À l’avant-plan, on voit deux grands cadres en plastiques déposés au sol.

Andy (à droite) prépare le bateau gonflable, tandis qu’André charge les équipements de plongée. On voit sur le sable, à l’avant-plan, les quadrats de un mètre carré qui serviront à l’échantillonnage des moules. Image : Jacqueline Madill © Musée canadien de la nature

Nous laissons le rivage vers 10 h 30 et nous dirigeons au beau milieu de la rivière, à l’ouest de l’île Mohr, pratiquement sur la frontière Québec-Ontario. Nous sommes au milieu d’un grand secteur sablonneux où la profondeur de l’eau est de 3 à 5 mètres. Notre but aujourd’hui : faire deux plongées d’environ 30 à 40 minutes chacune pour recueillir des données sur la diversité et le nombre de moules qui vivent dans ce secteur.

Un spécimen mâle vivant de la Ligumie noire, Ligumia recta.

Un spécimen mâle vivant de la Ligumie noire, Ligumia recta, mesurant environ 12 cm de longueur. Image : Jacqueline Madill © Musée canadien de la nature

À 11 h, Nancy et moi entrons dans l’eau au premier site d’échantillonnage. La température de l’eau est de 16 oC. Le courant est modéré, avec une vélocité d’environ 10 centimètres par seconde – ce que plusieurs espèces de moules préfèrent aux eaux stagnantes.

Longeant la corde de l’ancre, Nancy et moi atteignons le fond sablonneux de la rivière, à 3,5 m de profondeur. La visibilité de près de 4 mètres nous permet d’entrevoir le dessous noirâtre du bateau.

Deux moules filtrant l’eau au fond de la rivière : une Lampsile cordiforme, Lampsilis cardium, à l’avant-plan et une Elliptio de l’Est, Elliptio complanata.

Une moule Lampsile cordiforme, Lampsilis cardium, (en bas) et une Elliptio de l’Est, Elliptio complanata, (en haut, à droite) filtrent côte à côte l’eau de la rivière des Outaouais, au large de MacLaren’s Landing. Image : André Martel © Musée canadien de la nature

Nancy et moi transportons avec nous un quadrat, qui est en fait un grand cadre en plastique rigide mesurant un mètre par un mètre. Nous le déposons sur le fond de la rivière et ramassons toutes les moules vivantes qui se trouvent dans le cadre, y compris celles qui sont enfouies légèrement dans le sable, à peine visibles.

Nous plaçons les moules dans un grand sac d’échantillonnage spécialement conçu pour la plongée. Simplement en regardant le sac, j’estime que nous dépasserons facilement les 100 individus par mètre carré à cet endroit. Une fois ce premier sac fermé, nous prenons nos équipements et nageons environ une minute, à contre-courant, puis nous répétons l’opération.

Cette vidéo montre deux plongeurs s’enfonçant dans l’eau, puis remontant un peu plus tard en tenant dans leur main les quadrats et des sacs contenant des moules. Les plongeurs mentionnent (en anglais) le peu de visibilité dans la rivière à cet endroit et la grande quantité de moules qu’ils y ont observées.

Cette collecte terminée, nous faisons surface et remontons dans le bateau. Ce bref séjour hors de l’eau ne dérangera que très peu ces coquillages vivants. Nous nous déplaçons en bateau de quelques centaines de mètres vers le nord-est, où nous faisons une deuxième plongée et répétons la procédure. Une fois la collecte terminée, nous retournons au rivage pour un lunch bien mérité, ayant prélevé les moules retrouvées dans un total de quatre mètres carrés du fond de la rivière. Il est 12 h 45.

Cette vidéo montre des membres de l’équipe en train de mesurer, de trier et d’identifier les moules recueillies dans un des échantillons. On entend les commentaires de l’équipe (en anglais) quant à la taille des moules et à leur abondance relative.

Sur la rive, nous identifions, comptons et mesurons les moules une à une. Il y en a plus de 300, au minimum. Nous sommes chanceux aujourd’hui : notre premier quadrat contient une espèce rare, l’Obovarie olivâtre, en danger de disparition au Canada. On trouve cette moule dans seulement six rivières au Canada et la rivière des Outaouais est l’une d’entre elles.

Collage de deux photos : à gauche, une moule Obovarie olivâtre, Obovaria olivaria, et à droite, une moule femelle de l’espèce Lampsile cordiforme, Lampsilis cardium.

À gauche, un spécimen vivant de l’Obovarie olivâtre, Obovaria olivaria, retrouvé à l’ouest de l’île Mohr, à une profondeur de 3 m, dans la rivière des Outaouais. Cette espèce est en voie de disparition au Canada. On estime que le spécimen sur la photo a entre 15 et 20 ans. À droite, une femelle de la Lampsile cordiforme, Lampsilis cardium, photographiée en plongée près de MacLaren’s Landing. Images : André Martel © Musée canadien de la nature

En plus de l’Ovovarie, il y a quatre autres espèces dans nos sacs : l’abondant Elliptio de l’Est, la Lampsile rayée, la Lampsile cordiforme et la Ligumie noire. Le décompte pour nos quatre échantillons parle de lui-même : 164, 130, 146 et 136 moules, respectivement. Des nombres impressionnants et très élevés par rapport à d’autres rivières de la région. Qui plus est, la rivière des Outaouais abrite 16 des 55 espèces de moules d’eau douce retrouvées au Canada, soit près de 30 % de la faune des moules d’eau douce canadiennes.

Huit spécimens d’Elliptio de l’Est, Elliptio complanata, (à gauche) et six spécimens de Lampsiles cordiformes, Lampsilis cardium, déposés sur une planche de bois.

Huit spécimens d’Elliptio de l’Est, Elliptio complanata, (à gauche) et six spécimens de Lampsiles cordiformes, Lampsilis cardium, déposés sur une planche de bois avant d’être mesurés. Ils seront ensuite relâchés dans la rivière à l’endroit où ils ont été prélevés par les plongeurs. Image : Jacqueline Madill © Musée canadien de la nature

Les analyses complétées, Andy et Jacquie retournent sur la rivière et relâchent les moules vivantes aux endroits où nous les avons prélevées. Il est 16 h 30 et nous ramassons nos équipements.

En répétant les sorties de ce genre, nous arriverons éventuellement à décrire de façon détaillée la distribution et l’abondance des différentes espèces de moules d’eau douce de cette rivière.

Deux spécimens adultes de Lampsile rayée, Lampsilis radiata, (rangée du haut) et quatre spécimens de la Lampsile cordiforme, Lampsilis cardium.

On voit ici dans la rangée du haut deux spécimens adultes vivants de la Lampsile rayée, Lampsilis radiata. Les quatre autres spécimens sont des Lampsiles cordiformes, Lampsilis cardium. Notez la différence morphologique entre les deux Lampsiles cordiformes de gauche, des spécimens mâles, et celles de droite, des femelles. Image : Jacqueline Madill © Musée canadien de la nature

Mais pour l’instant, à 17 h, il est temps de retourner à la maison pour un bon souper qui réchauffera le plongeur! En reprenant le traversier, je pense à cette faune peu connue qui vit au fond de cette grande rivière, à ces millions de moules qui vivent partiellement enfouies dans le beau sable telles des sentinelles fidèles, filtrant à longueur de journée l’eau de la rivière.

Une belle journée de travail vient de se terminer.

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