Des coléoptères parmi les fourmis

Jusqu’en janvier prochain, notre musée présente une exposition photographique sur les fourmis, un groupe d’insectes très diversifié. Même si les fourmis ne sont pas exactement dans mon champ d’expertise, je peux néanmoins répondre à quelques questions techniques sur le sujet. C’est pourquoi j’ai participé à la préparation de l’exposition Agricultrices, guerrières et bâtisseuses : la vie secrète des fourmis.

Des fourmis ouvrières du genre Crematogaster marchant en tous sens.

Une des photographies de l’exposition Agricultrices, guerrières et bâtisseuses : la vie secrète des fourmis présentée au Musée. Prise au Gabon, cette image montre des fourmis ouvrières du genre Crematogaster marchant en tous sens. Image : © Mark W. Moffett/Minden Pictures

Au cours des rencontres d’équipe, mon collègue Robert Anderson, entomologiste, et moi en sommes venus à parler de la présence d’autres insectes qui vivent parfois avec les fourmis.

On a généralement l’impression que les fourmis sont agressives et attaquent tout ce qui leur tombe sous la mandibule, mais au cours de leur évolution, plusieurs espèces d’insectes ont réussi à vivre avec les fourmis. Elles le font pour se protéger des prédateurs, pour exploiter des ressources inutilisées par les fourmis ou même pour en dévorer les oeufs ou les larves. Il ne s’agit bien sûr pas ici d’une liste exhaustive des interactions complexes entre les fourmis et ces colocataires qu’on appelle dans le jargon scientifique des « inquilins ».

De tous les insectes qui vivent avec les fourmis, les coléoptères sont probablement ceux que l’on rencontre le plus souvent. Des représentants de plusieurs familles de coléoptères se sont adaptés à la vie parmi les fourmis. Je me souviendrai toujours d’une espèce en particulier.

À l’époque, en 1991, j’étais fraîchement arrivé au Musée canadien de la nature. Un collègue qui travaillait au Musée du Transvaal (qui fait maintenant partie du Ditsong Museums of South Africa), en Afrique du Sud, m’avait invité à participer à une expédition. J’ai donc eu la chance de chasser les insectes dans ce qui était alors la province du Transvaal pendant un mois.

Un des premiers endroits que nous avons visités était une ferme tout près du fleuve Limpopo. Je testais alors des façons de maximiser l’utilisation des pièges lumineux. Je dois dire que nous étions au bon endroit au bon moment, c’est-à-dire au début de la saison des pluies, et que le nombre de coléoptères attirés par le piège (un drap éclairé) était très élevé.

Un drap blanc illuminé, tendu entre des arbres à l'extérieur.

Un piège lumineux composé d’un drap blanc tendu entre des arbres et illuminé par un projecteur.

Normalement, on s’approche du drap et on choisit les spécimens intéressants, que l’on met ensuite un par un dans des flacons. Cette façon de procéder me frustrait beaucoup pour son inefficacité, surtout parce que des milliers d’insectes arrivaient sur nos vêtements et se faufilaient rapidement sur le corps – ce qui chatouille passablement. Il fallait aussi se méfier des coléoptères qui entrent dans les oreilles (et qui peuvent même perforer le tympan), ainsi que des insectes vésicants (aussi appelés insectes venimeux passifs) qui sécrètent des toxines susceptibles de générer de grosses ampoules sur la peau.

J’ai donc résolu tous ces problèmes en deux petites opérations : mettre des bacs sous le drap, et vaporiser de l’insecticide pour que les insectes tombent directement dans les bacs. Il ne me restait plus qu’à vider les bacs dans de l’alcool de temps à autre. J’ai donc rapporté au laboratoire des litres de « soupe d’insectes ».

Comme cette technique ne nous permet pas d’examiner immédiatement les insectes capturés, la vraie chasse commence au laboratoire lorsqu’on met une cuillère de « soupe » bien remplie d’insectes dans notre boîte de Petri, et qu’on passe systématiquement le tout sous la loupe binoculaire. C’est à ce moment qu’on comprend ce que signifie le terme « biodiversité »!

Un homme regarde au microscope le contenu d'une boîte de Petri contenant un grand nombre d'insectes.

Une fois rendu au laboratoire, François Génier analyse le contenu de la « soupe d’insectes » qu’il a recueillie durant ses travaux sur le terrain. Image : © Musée canadien de la nature

Le tri commence donc, ainsi que la recherche de la bête rare. Le temps s’arrête alors, et le cerveau fonctionne à grande vitesse pour analyser et tenter de reconnaitre chacune des espèces présentes, afin d’extraire de l’échantillon un ensemble complet des espèces à préparer et à étudier individuellement.

Je ne me rappelle plus à quel moment exactement, mais j’ai trouvé ce petit coléoptère vraiment bizarre. Je n’arrivais pas à le placer à première vue dans aucune famille. Par la suite, je suis arrivé à la conclusion qu’il s’agissait d’un carabidé. Cette grande famille comporte quelques dizaines de milliers d’espèces assez facilement reconnaissables. L’aspect ovale et aplati de la bête que je venais de trouver était tout à fait particulier, et pour cause : il s’agissait d’une espèce vraisemblablement myrmécophile, c’est-à-dire qui vit avec les fourmis.

Il n’y avait qu’un seul spécimen de cette espèce dans tout l’échantillon, qui devait contenir plus de 20 000 spécimens. J’ai donc fait parvenir ce spécimen que je savais maintenant être de la sous-famille des Pseudomorphinae à mon collègue, Martin Baehr. Celui-ci me répondit assez rapidement, si je me souviens bien, en me demandant si je n’avais pas fait une erreur quant à la provenance de l’insecte particulier.

Je lui dis qu’il n’y avait aucune possibilité d’erreur sur la provenance. Il s’agissait du premier spécimen connu de cette sous-famille de carabidé pour le continent africain! Martin Baehr, qui à l’époque révisait la taxonomie de ce groupe, m’expliqua que ma capture était non seulement nouvelle pour le continent, mais qu’elle permettait de tirer des conclusions importantes sur l’origine de ces insectes qui n’étaient auparavant connus qu’en Amérique, en Asie et en Australie.

Un spécimen de Cryptocephalomorpha genieri, numéro de collection CMNE 00011496.

François Génier a été le premier à observer en Afrique le coléoptère Cryptocephalomorpha genieri. Il a recueilli le spécimen en 1991 dans ce qui était alors la province du Transvaal, en Afrique du Sud. Collection : CMNE 00011496. Image : François Génier © Musée canadien de la nature

En guise de reconnaissance, M. Baehr a nommé cette espèce Cryptocephalomorpha genieri (d’après mon nom de famille – Génier). Depuis, deux autres spécimens ont été signalés, un au Botswana et un en Zambie, indiquant clairement que l’espèce est largement répartie en Afrique australe.

Les espèces du genre Cryptocephalomorpha sont exceptionnelles du fait qu’au lieu de pondre des oeufs, elles donnent naissance à des larves, plus mobiles en cas d’attaque des fourmis. Il s’agirait d’une de leurs adaptations à la vie avec les fourmis. La morphologie des larves est aussi plus complexe que celle d’un œuf. Les larves peuvent donc présenter des glandes qui peuvent sécréter des substances odorantes qui dissimulera leur présence ou repoussera les fourmis.

Cet article, publié dans Animaux, Recherche, Sur le terrain, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s