Ce que révèle une couleur : à la recherche de zircons au Cambodge

Au début février, j’ai entrepris mon second voyage vers des dépôts de zircons au Cambodge, cette fois accompagnée d’un collègue australien du musée Victoria de Melbourne. Cette année, notre objectif est de visiter une petite localité méconnue située à 80 km au nord de Tbeang Meanchey, dans la province de Preah Vihear, puis de retourner à Ban Lung dans la province de Ratanakiri. Nous pourrons y collecter, pour notre recherche, des zircons et les minéraux qui y sont associés et acheter des gemmes taillées pour nos collections nationales respectives.

Paula Piilonen et un homme assis à une table en train d’examiner des zircons.

Votha Un et Paula Piilonen examinant des zircons de Tram Poung bruts et facettés. Dermot Henry © Musée canadien de la nature

Tram Poung, notre premier arrêt, est une nouvelle localité pour moi. Elle se situe dans la province septentrionale de Preah Vihear, à 50 km de la frontière avec la Thaïlande et du Prasat Preah Vihear, un temple hindou très convoité dédié à Shiva. Comme le Angkor Wat, ce temple a été construit aux temps de l’empire Khmer entre le IXe et le XIe siècle.

Dans cette région, la collecte ne s’effectue que pendant la saison humide, quand on a assez d’eau pour arroser les affleurements faiblement consolidés avec un tuyau à haute pression afin d’y déloger les précieux cristaux de zircon.

Assortiment de zircons sur une table.

Zircons bruts et facettés de Tram Poung, au Cambodge. Les zircons brun-rouge sont naturels, mais les pierres taillées incolores sont obtenues par chauffage à la flamme nue. Paula Piilonen © Musée canadien de la nature

La provenance des zircons de cette région fait débat. À Ban Lung, il est évident que les cristaux, qui se sont formés dans les profondeurs du manteau terrestre, sont montés à la surface dans les basaltes alcalins qui ont couvert la région il y a un million d’années. Comme les diamants des kimberlites, les zircons ne se forment pas dans les basaltes : ils y sont simplement emprisonnés et sont transportés à la surface avec le basalte.

Dans la région de Tram Poung, toutefois, il n’y a pas de basalte. Les plus près se trouvent à 100 km au sud, ou peut-être de l’autre côté de la frontière, en Thaïlande ou au Laos voisin. Les zircons se rencontrent dans des graviers faiblement consolidés (transformés en roche) avec d’autres minéraux et fragments de roche.

Un tailleur de gemmes, assis devant son appareil,  tient une tige sur laquelle se trouve un zircon.

M. Leko, tailleur de gemmes et commerçant, effectue la première taille d’un zircon placé sur une tige. Paula Piilonen © Musée canadien de la nature

Alors d’où proviennent ces zircons? Voilà une des questions auxquelles je tenterai de répondre au cours des prochains mois dans mon laboratoire du Musée au Campus du patrimoine naturel. J’essaierai aussi de déterminer si les zircons de Tram Poung viennent de la même zone du manteau que ceux de la province de Ratanakiri. Ont-ils le même âge, la même composition chimique? Cerner les caractéristiques chimiques des zircons nous renseigne beaucoup sur le manteau qui se trouve très loin sous la surface.

Contrairement aux zircons de Ratanakiri qui sont traités à la chaleur pour obtenir cette couleur bleu brillant qu’affectionnent les collectionneurs et les gemmologues, ceux de Tram Poung sont laissés à leur état naturel, les couleurs variant du orange-rouge au rouge-brun ou orange-brun et toutes les nuances intermédiaires. À titre de minéralogiste, je suis plutôt puriste en ce qui concerne la taille des gemmes. Je préfère qu’aucun minéral ne soit traité en vue d’accentuer sa couleur, aussi ces pierres me conviennent-elles.

Homme assis dehors sur une chaise rouge en train de polir un zircon sur une pierre à polir.

L’assistant de M. Leko donne le dernier polissage à des zircons facettés. Paula Piilonen © Musée canadien de la nature

Les commerçants de la ville m’apprennent que lorsqu’ils chauffent ces zircons, ils deviennent incolores ou jaunâtres au lieu de bleus. L’un d’entre eux, M. Poung, en fait la démonstration en chauffant un zircon brun-rouge à la flamme d’un brûleur à gaz pendant une minute. La pierre en sort complètement incolore et transparente… sa couleur a totalement disparu!

Les zircons de Ratanakiri deviennent bleus, parce que la charge d’une petite concentration d’uranium au sein de la structure du cristal se modifie. Qu’est-ce qui fait qu’un zircon brun-rouge de Tram Poung devient incolore après chauffage? Voilà une autre question à laquelle je devrai m’attaquer. Ce qui est intéressant en recherche scientifique, c’est qu’il y a toujours plus de questions que de réponses.

Nous avons quitté Tram Poung avec une sélection de matériel brut pour notre recherche et quelques pierres taillées pour notre collection de gemmes. Toutes ces pierres sont taillées et polies à la main par les marchands locaux et leurs assistants. Il est rare de se procurer une gemme dont on connaît l’exacte localité où elle a été collectée, la personne qui l’a extraite et le tailleur qui l’a facettée. Dans ce cas, c’est la même personne qui fait tout. Toutes ces données ajoutent de la valeur à notre pierre lorsqu’elle est cataloguée et placée dans la collection.

Gros plan de mains touchant une boîte de zircons posée sur la vitre supérieure d’une vitrine.

Dermot Henry du musée Victoria de Melbourne examine des zircons facettés de Tram Puong. Paula Piilonen © Musée canadien de la nature

Après avoir acheté les zircons bruts et taillés, nous avons entrepris notre longue route de retour en camionnette, traversant Tbeang Meanchey puis roulant 400 km vers l’est, de l’autre côté du Mékong jusqu’à Ban Lung dans la province de Ratanakiri, où de nouveaux zircons nous attendaient!

A propos Paula Piilonen

A mineralogist with the Research Division at the Canadian Museum of Nature.
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3 commentaires pour Ce que révèle une couleur : à la recherche de zircons au Cambodge

  1. hello dit :

    J’aime cet article.

  2. Ping : Arbres à caoutchouc et extraction minière de zircons au Cambodge : la routine quotidienne quoi ! | Le blogue du Musée canadien de la nature

  3. midougar dit :

    ZIRCON!

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