Un trésor botanique et culturel sous les yeux

Le 23 mai 1884, sur une île à l’est d’Ellesmere, le sergent de l’armée américaine David Ralston est mort de faim. Il participait à une expédition scientifique en Arctique qui avait débutée presque trois ans plus tôt. De cette expédition à la baie Lady Franklin, 7 personnes sur  25 seulement vivaient encore quand les secours arrivèrent près de leur tente écrasée le 22 juin 1884.

Quand le corps de Ralston a été exhumé et expédié aux États-Unis avec les survivants, on s’est rendu compte qu’il comptait parmi les six cadavres dont on avait détaché de la chair après la mort, ce qui laissait croire à du cannibalisme et alimentait les comptes rendus sensationnalistes des ambitions polaires : erreur tragique, accomplissement, dépense publique astronomique et surtout les comportements hors normes – ingéniosité, héroïsme, poltronnerie, survie – d’êtres humains poussés au-delà de leurs limites.

Vingt-deux des membres de l’expédition de la baie Lady Franklin posant debout ou assis.

Les membres de l’expédition de la baie Lady Franklin, dont faisait partie David Ralston, avant de s’embarquer en 1881. Seulement sept membres de l’équipe étaient encore vivants quand les secours arrivèrent sur une petite île à l’est d’Ellesmere pour les sauver. Image : U.S. Government/George W. Rice photographer © U.S. National Oceanic and Atmospheric Administration

Le 28 février 2014, on a découvert des spécimens collectés par David Ralston à la baie Lady Franklin dans les armoires de métal soigneusement organisées de l’Herbier national, véritable « bibliothèque de plantes » du Canada. C’est à l’occasion d’une demande de routine reçue par l’intermédiaire du site Web du Musée que l’on a fait l’extraordinaire découverte.

Le personnel de l’herbier est accoutumé à traiter quotidiennement les nombreuses demandes de chercheurs et du grand public sur des spécimens qui constituent le registre des plantes sauvages du Canada : le nom du scientifique qui a identifié un certain carex; le nombre d’échantillons de Rosa nutkana de la Colombie-Britannique qui pourraient faire l’objet d’une extraction d’ADN; la date de floraison de tous les spécimens collectés à la baie de l’Arctique. Mais ce n’est pas tous les jours qu’une demande conduit à une découverte comme celle-ci.

Collage : spécimen de Erigeron uniflorus, vergerette à capitule laineux, collé sur une page d’herbier (à gauche). À droite, détail de la plante.

Une des plantes collectées durant l’expédition et trouvées récemment dans nos collections : Erigeron uniflorus, vergerette à capitule laineux, numéro de collection CAN 103777. Images : Jennifer Doubt © Musée canadien de la nature

Les spécimens étaient là, à la vue. Il s’agit pour la plupart de simples pousses de graminées ou de plantes fleuries collées à l’aide d’étroites bandes de ruban à des feuilles d’herbier standards de 11 x 16 pouces.

Il a été facile de trouver dix de ces spécimens, car ils avaient déjà été entrés dans la base de données dans le cadre de la numérisation de notre collection – un processus fastidieux si l’on considère que la collection avait atteint le million de spécimens avant même que les bases de données existent! Dénicher les autres spécimens de Ralston demandera du temps – nous connaîtrons avec certitude le contenu de nos armoires quand nous aurons terminé la saisie et la numérisation de la collection entière, ce qui prendra encore quelques années.

Collage de deux spécimens botaniques sur des pages d’herbier : Potentilla rubricaulis (à gauche) et Poa abbreviata ou Pâturin court (à droite).

Deux des spécimens collectés par D.C. Ralston avant son funeste destin : Potentilla rubricaulis, numéro de collection CAN 72661 (à gauche) et Poa abbreviata ou Pâturin court, numéro de collection CAN 36426 (à droite). On essaie de comprendre comment ces spécimens se sont retrouvés au Musée. Images : Jennifer Doubt © Musée canadien de la nature

Jusqu’à la fin du mois dernier, on croyait que les seuls spécimens de l’expédition de la baie Lady Franklin étaient au musée Carnegie de Pittsburgh, lequel a reçu plus de 50 spécimens ainsi que le journal de Ralston dans les années 1970 des descendants du sergent. (Plus d’information sur les spécimens du musée Carnegie – site en anglais).

Les spécimens de l’Herbier national du Canada semblent au contraire être arrivés à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe. Les registres d’acquisition de cette époque sont rares, mais les spécimens portent les étiquettes de la Commission géologique du Canada écrites par ce qui paraît être mademoiselle Marie Stewart, qui était assistante à l’herbier de 1902 à 1928. Quelqu’un a, en effet, eu l’heureuse idée de conserver, sur des fiches, des échantillons d’écriture de cette employée ainsi que de botanistes bien connus afin d’aider le personnel de l’Herbier à attribuer des spécimens mal documentés à des scientifiques.

Un échantillon d’écriture manuscrite.

Des échantillons d’écriture comme ceux-ci aident le personnel de l’Herbier national à découvrir qui a rédigé l’étiquette d’un spécimen, même si ce dernier n’a pas signé son nom. Image : Jennifer Doubt © Musée canadien de la nature

Les herbiers échangent fréquemment les spécimens qu’ils ont en plusieurs exemplaires et il est donc tout à fait plausible que l’Herbier national du Canada ait reçu un ensemble de spécimens collectés sur le sol canadien par une expédition américaine. La source exacte et les circonstances de l’acquisition des quelques spécimens Ralston par les précurseurs du Musée canadien de la nature demeurent toutefois un mystère.

Ces plantes collectées par Ralston faisaient partie de la collection, mais personne, du moins à ce que l’on sache, n’en a saisi l’importance. Les spécimens étaient donc perdus au milieu des centaines de milliers de feuilles d’herbier qui constituent la collection scientifique, et à côté de spécimens collectés dans le cadre d’expéditions légendaires du XIXe siècle, comme celles de Edward Parry, Robert Peary, John Rae, James Ross et John Franklin.

Avec la mise en ligne de la base de données des spécimens du Musée ce mois-ci, des millions de visiteurs virtuels pourront fureter dans les armoires de l’Herbier, ce qui ne manquera pas de susciter d’heureuses découvertes comme celle-ci.

Plus d’information sur l’expédition Greely (en anglais) :

http://query.nytimes.com/mem/archive-free/pdf?res=FB0815FF355F15738DDDA00994DF405B8484F0D3

http://www.pbs.org/wgbh/americanexperience/features/introduction/greely-intro/

Texte traduit de l’anglais

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