Arbres à caoutchouc et extraction minière de zircons au Cambodge : la routine quotidienne quoi !

Dans ce deuxième récit autour d’une récente visite sur le terrain au Cambodge, en compagnie du minéralogiste australien Dermot Henry, Paula Piilonen se rend à des sites miniers qu’elle avait visités il y a deux ans et réfléchit aux conditions de vie difficiles des mineurs qui comptent sur la vente de pierres précieuses pour gagner leur vie.

En arrivant au passage du fleuve Mékong, après un long et poussiéreux trajet par route de Tbeang Meanchey, dans la province de Preah Vihear au Cambodge, j’étais décidément soulagée. Le Mékong à Stung Treng est plutôt large. On y aperçoit une vaste et grise étendue nonchalante qui remonte au nord vers le Laos et s’étire au sud, à travers le Cambodge et le Vietnam, jusqu’à sa destination finale : la mer de Chine méridionale.

Il n’y a pas de pont sur la rive est pour traverser le fleuve jusqu’à Stung Treng et nous avons dû mettre la fourgonnette en file pour le prochain traversier. Cette attente nous a permis de nous balader dans le marché et observer les efforts d’habitants locaux qui déchargeaient les briques d’un camion enlisé dans le fleuve.

Un long camion partiellement submergé le long des rives du fleuve Mékong.

Un camion de transport de briques enlisé sur les rives du fleuve Mékong. Image: Paula Piilonen © Musée canadien de la nature.

Une fois embarqués sur le bateau, nous avons profité de la traversée jusqu’à Stung Treng pour nous détendre, après quoi nous avons mis le cap sur la dernière étape de notre voyage : un trajet de trois heures de route jusqu’à la ville de Ban Lung, dans la province de Ratanakiri, où d’autres zircons nous attendaient.

Vue de la rue au centre-ville de Ban Lung.

Centre-ville de Ban Lung, dans la province de Ratanakiri au Cambodge. Image: Paula Piilonen © Musée canadien de la nature.

Vue du marché à Ban Lung, où on vend des pierres précieuses.

Le marché à Ban Lung où on peut trouver de vraies et fausses pierres précieuses – avis aux acheteurs ! Image: Paula Piilonen © Musée canadien de la nature

La dernière fois que j’ai parcouru cette autoroute, il y a deux ans, elle n’était pas asphaltée. Le trajet sur une surface lisse et pavée a donc été toute une surprise pour moi. Ce qui m’a moins enchantée a été l’importante déforestation aux abords de l’autoroute. En effet, aussi loin qu’on pouvait voir, la forêt de feuillus indigènes avait été abattue et on avait remplacé ceux-ci par des rangs réguliers de petits arbres à caoutchouc. Le caoutchouc est l’un des principaux produits industriels de cette partie du Cambodge, et l’habitat naturel est de plus en plus perturbé pour faire place aux plantations de caoutchouc. Il s’agit possiblement d’une entreprise à court terme qui ne tient pas compte des dommages environnementaux à long terme infligés à l’habitat naturel. En effet, les arbres à caoutchouc ne commencent à produire qu’à l’âge de trois ans, et la durée de vie productive moyenne est de 20 ans, après quoi on doit les abattre et planter de nouveaux arbres. Le sol ferralitique fragile, qui tient provisoirement en place grâce aux forêts indigènes et au couvert végétal, est exposé et emporté avec chaque plantation successive, ce qui prive le sol d’importants nutriments. Après à peine 24 mois, la destruction qui avait eu lieu était scandaleuse.

Vue de mines abandonnées à Phum Throm où on aperçoit maintenant des arbres à caoutchouc.

Les mines à Phum Throm ont été abandonnées et de jeunes arbres à caoutchouc ont été plantés dans les tas de débris. Image: Paula Piilonen © Musée canadien de la nature

Photo d’une mine abandonnée, devenue un simple trou dans le sol.

Mine abandonnée à Old Phum Throm – regardez où vous marchez ! Image: Paula Piilonen © Musée canadien de la nature

Malheureusement, les bénéfices obtenus de la récolte du caoutchouc pour produire du latex sont exponentiellement plus élevés que ceux réalisés par l’extraction minière des zircons. Comme nous avons pu constater par la suite, deux des principales communautés minières dans la région de Ban Lung, Phum Throm et Bo Loei, ont été prises d’assaut par la principale compagnie de caoutchouc en ville, et les mineurs ont été évincés.

Le premier matin, Dermot, Votha (notre interprète et spécialiste cambodgien des pierres précieuses) et moi-même avons pris la route pour visiter Phum Throm, 30 minutes à l’est de Ban Lung. Il y a deux ans, deux à trois douzaines de mineurs et leurs familles y campaient sous des bâches, et il fallait surveiller ses pas pour ne pas tomber dans un trou de 10 mètres de profondeur. Aujourd’hui, comme seule preuve d’une activité minière, on a trouvé des tas régulièrement espacés de débris miniers, des trous vacants (dont bon nombre commençaient à s’effondrer) et, entre les deux, des arbres à caoutchouc nouvellement plantés.

Nous avons déambulé dans le coin dans l’espoir de trouver ne serait-ce qu’un seul mineur, mais en vain. Nous avons dû rebrousser chemin jusqu’au village de Bokeo à la recherche de mineurs et de la « nouvelle » zone de Phum Throm. L’extraction minière est un commerce trop lucratif dans cette région et il était inconcevable qu’on ait abandonné entièrement les dépôts de zircons.

Vue du terrain avec de nouveaux mines.

La « nouvelle » zone minière de Phum Throm, nichée dans une plantation de caoutchouc active. Image: Paula Piilonen © Musée canadien de la nature

Comme de fait, nous avons découvert que les mines étaient passées de l’autre côté de l’autoroute, directement en face de l’ancien site. Heureux de cette information, nous avons décidé de nous arrêter à Bokeo et vérifier ce que les mineurs y avaient à vendre. Nous n’étions pas sitôt assis sur un banc qu’une horde de villageois et de mineurs nous assaillaient, accompagnés de leur famille et de leurs amis. Les touristes sont là ! Les touristes sont là ! Et, bien entendu, chaque personne sans exception était munie d’un petit sac gras ou d’une fiole en plastique contenant des zircons de toutes tailles, couleurs et qualités.

Foule de gens debout autour d’une table où on examine des zircons.

Dermot Henry (Museum Victoria à Melbourne en Australie) et l’interprète Vothua Un examinent des zircons bruts non taillés dans la ville de Bokeo, dans la province de Ratanakiri au Cambodge. Image: Paula Piilonen © Musée canadien de la nature

Si vous n’avez jamais vécu ce genre de cirque minéralogique, c’est un peu écrasant. Les mineurs et leurs amis et parents déposent une poignée de pierres brutes devant vous et attendent leur tour pour fixer un prix d’ouverture. Les prix cette année étaient nettement plus élevés que par les années passées—ce que j’ai payé 2 $ il y a deux ans avait grimpé à 25 $. Mais la négociation fait partie du jeu, bien entendu. Si on ne fait pas une contre-offre, ils sont offensés. Même si on n’a pas l’intention d’acheter les pierres, on doit proposer un prix pour permettre au vendeur de sauver la face. De plus, la plupart des vendeurs attendent la fin pour montrer leurs plus belles pierres. La même personne peut par exemple montrer trois ou quatre assortiments différents de pierres, la qualité augmentant chaque fois qu’il tend la main vers vous. Le mieux est de bien s’installer, de prendre une boisson froide et de savourer l’expérience.

Gros plan de deux zircons disposés dans une main ouverte.

Le butin d’une matinée à la mine : deux petits zircons extraits de 30 seaux de terre ferralitique. Image: Paula Piilonen © Musée canadien de la nature

En gros, je m’étais fixé un objectif de payer à peu près 75 % du prix demandé. Nous tenions également, Dermot et moi, à expliquer aux villageois, par la voix de notre interprète Votha, que nous cherchions en fait des zircons qui contenaient des imperfections, ou qui n’étaient pas parfaits ou utilisables comme pierres précieuses. Les pierres que nous cherchions, avons-nous expliqué, étaient celles qu’ils allaient sans doute jeter à la fin de la journée.

Les minéralogistes sont ainsi faits…ils attachent un prix aux rejets ! Je pense que les mineurs trouvent cela amusant. Or, le fait d’acheter ces pierres a deux utilités : premièrement, cela nous fournit des zircons pour notre recherche et nos collections nationales ; deuxièmement, cela permet de mettre de l’argent directement dans les poches des mineurs et leurs familles. Les pierres brutes qui circulent en gravissant les échelons du mineur jusqu’aux marchands et tailleurs de pierres augmentent en prix de façon exponentielle.

À l’écart des villages, au centre-ville de Ban Lung, on nous a offert un kilo de zircons bruts de qualité gemme pour 3 000 $ ! Vous pouvez être sûr que le mineur n’a pas reçu cette somme initialement, loin de là. Raison de plus d’acheter directement à la source et de soutenir l’économie locale.

Un mineur de zircons debout près d’une machine de bois utilisée pour hisser les seaux des profondeurs de la mine.

Mineur de zircons à Bokeo Clas. Image: Paula Piilonen © Musée canadien de la nature

Après le goûter, nous sommes partis visiter quelques-uns des mineurs toujours installés à Bokeo Clas. Il n’y a pas de doute que l’extraction minière des zircons est un dur labeur. De plus, c’est un travail dangereux. En effet, les trous ont une profondeur de 10 mètres et sont très instables ; les effondrements sont fréquents et les mineurs sont ensevelis vivants. Les mineurs à l’œuvre sont complètement exposés au soleil, dans une chaleur de 35 à 40°C, pendant plus de huit heures par jour.

Paula Piilonen debout près d’un trou, tournant une manivelle pour hisser un seau.

Paula Piilonen s’essaye à extraire des zircons. Image: Paula Piilonen © Musée canadien de la nature

Un des mineurs à qui nous avons parlé nous a montré son butin jusque-là pour la journée : deux petits zircons, et ce, après plus de 30 seaux de terre hissés à la surface et triés à la main. Physiquement, la plupart d’entre nous ne seraient jamais capables d’effectuer ce genre de travail. En effet, c’est dangereux, éreintant et épuisant. J’ai voulu tenter ma chance et hisser un seau (une étrangère ridicule qui veut faire son travail à sa place !) et j’étais en nage après un seul seau pesant environ 40 lb. Deux petits zircons à tous les 30 seaux ? Je serais incapable de le faire.

Paula Piilonen et son collègue Dermot Henry debout près d’une manivelle de bois utilisée pour hisser et abaisser les seaux pour l’extraction minière.

Dermot Henry et Paula Piilonen à Bokeo Clas. Image: Paula Piilonen © Musée canadien de la nature

J’étais contente de lui donner 10 $ pour son travail de la matinée—un prix ridicule à payer pour du matériel de recherche scientifique, à l’aune des standards occidentaux. Compte tenu du fait que la plupart des Cambodgiens gagnent moins de 100 $ par mois, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi les mineurs de zircons risquent leur vie pour extraire des pierres à vendre aux marchands de gemmes. En effet, c’est un commerce lucratif qui fait vivre leur famille d’une façon qu’aucun autre emploi ne pourrait leur offrir.

La prochaine étape de notre voyage géologique : Yeak Lom, un lac au centre d’un cratère volcanique !
Lisez les précédents blogues sur cette expédition :

Texte traduit de l’anglais.

A propos Paula Piilonen

A mineralogist with the Research Division at the Canadian Museum of Nature.
Cet article, publié dans Collections, Recherche, Roches et minéraux, Sur le terrain, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Arbres à caoutchouc et extraction minière de zircons au Cambodge : la routine quotidienne quoi !

  1. Article très intéressant ! Je n’ai pas pu aller voir cette mine alors je suis contente d’en apprendre plus sur le sujet. Comme vous, ça m’a beaucoup choqué de voir ces grandes surfaces déforestées, brûlées et/ou remplacées par de grandes plantations d’arbres à caoutchouc. En revenant sur Banlung l’autre jour, il m’a sauvé voir aussi une plantation récente de palmiers à huile (en tous cas c’était des palmiers, donc j’imagine qu’ils serviront sûrement à faire de l’huile de palme ?) sur de longues distances. C’est triste, et au Mondulkiri c’est la même chose. A ce rythme-là, cette région naturellement sauvage et préservée ne va pas le rester longtemps…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s