Le James Bond des poissons

Il y a quelque temps des scientifiques du Musée canadien de la nature ont entrepris de rédiger un livre sur les poissons fréquentant les eaux de l’Arctique canadien : Arctic Marine Fishes of Canada. Un sujet tout naturel pour un Musée qui détient une des meilleures collections de poissons arctiques au monde. J’ai souvent eu l’occasion de faire trempette dans l’océan pour attraper ces créatures, aussi ai-je annoncé avec enthousiasme à mes collègues qu’ils auraient la tâche facile puisqu’il y avait relativement peu d’espèces. Moi, qui attrape tout ce que je peux quand je fais de la plongée, j’imaginais que la liste comprendrait un maximum de 50 entrées.

Aussi, quelle ne fut pas ma surprise quand on me fit remarquer que ce nombre excédait 200! Mes collègues spécialistes des poissons, Brian Coad, Claude Renaud et Noel Alfonso tirent leurs connaissances sur les espèces vivant dans les eaux plus profondes des spécimens conservés dans les collections des musées du monde. La tâche était donc de taille : il fallait compiler un immense corpus de données, ce qui n’avait jamais été tenté auparavant. Ce projet a été réalisé avec nos partenaires du ministère fédéral des Pêches et des Océans et des University Toronto Press.

Illustration scientifique d’un épaule-criblée long nez, Platytroctes apus.

Illustration scientifique d’un tube-épaule apode, Platytroctes apus, par Albert C.L.G. Günther. Cette illustration fut publiée pour la première fois en 1887 dans le Report on the deep-sea fishes collected by H.M.S. Challenger during the years 1873-1876. La Biodiversity Heritage Library permet de feuilleter le rapport en ligne (en anglais). Image : © Domaine public

Les musées publient souvent de telles sommes de connaissances parce qu’ils ont à leur disposition à la fois les sources d’information et les compétences. Mais même les spécialistes ne sont pas à l’abri des surprises. Alors qu’ils mettaient la dernière main à leur texte, les auteurs ont reçu des spécimens d’espèces arctiques nouvellement découvertes… et d’autres ne manqueront pas d’arriver après la publication du livre. Cela nous rappelle l’immensité de l’océan et nous incite à rester humble devant tout ce qu’il nous reste à apprendre.

Un des derniers poissons que nous avons ajoutés à ce livre est un curieux spécimen qui mérite qu’on s’y attarde. Tout animal capable de rester actif toute l’année dans un milieu dont la température voisine le point de congélation force l’admiration. Les nouveaux poissons qu’on porte à notre attention sont rarement observés dans des eaux si nordiques. Le  tube-épaule apode, Platytroctes apus, est l’une des 13 espèces de cette famille que l’on rencontre au Canada, dont 5 dans l’Arctique.

Ces poissons, qui atteignent presque 30 cm de longueur, se sont bien adaptés à la vie dans l’obscurité permanente. Ils séjournent exclusivement dans la couche se situant entre 300 et 5000 m sans jamais approcher ni la surface ni les fonds. Grâce à leurs yeux immenses, ils détectent la moindre parcelle de lumière, et notamment celle que produisent les animaux bioluminescents, communs à ces profondeurs.

Le tube-épaule apode tient son nom d’une caractéristique qui en fait le James Bond des poissons : il possède sur les épaules un pore qui émet un liquide luminescent vert-bleu produit par une glande. C’est une stratégie de défense propre à confondre un prédateur qui l’attaquerait par derrière. (D’autres créatures tout aussi spéciales pourront bientôt être vues au Musée dans notre exposition Bioluminescence : Quand la nature s’illumine.)

Le nom scientifique Platytroctes apus, tiré du grec, est encore plus évocateur : platys veut dire « plat » et troktes, « qui mange », en raison de la forme de son corps et de sa bouche; apus signifie « sans pied », en raison de l’absence de nageoires pelviennes.

Radiographie d'une dragon-boa, Stomias boa.

Radiographie d’une dragon-boa, Stomias boa, qu’on peut voir dans l’exposition Sous la surface : Radiographies de poissons arctiques au Musée. Image : Noel Alfonso, Roger Bull © Musée canadien de la nature

La découverte de nouvelles espèces fait partie inhérente du travail des scientifiques qui oeuvrent dans les musées d’histoire naturelle. Le fait de réunir leurs connaissances sous forme d’un ouvrage tel que celui-ci est une entreprise énorme et une contribution précieuse qui fera autorité pendant de longues années. On présente parfois les résultats de nos recherches de façon plus légère, voire artistique. Le Musée a par exemple utilisé des radiographies de poissons pour en faire une exposition artistique dans la Galerie aux murs de pierre. Cela fait partie de notre volonté de créer un lien entre les gens et la nature.

Texte traduit de l’anglais.

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