Un manuscrit rare du XIXe siècle raconte la quête d’un naturaliste amateur

Un musée d’histoire naturelle recèle toutes sortes de trésors et c’est le cas de la collection de livres rares du Musée. Comme agent d’acquisition de la bibliothèque et grand amoureux des livres, j’ai le bonheur de côtoyer ces ouvrages quotidiennement et je regrette souvent que pas plus de gens n’aient l’occasion de les voir et de les apprécier.

Un de ces trésors n’est pas un livre mais un manuscrit non publié reconnu aujourd’hui comme la première tentative de classifier et d’illustrer les insectes de Terre-Neuve. Intitulé Entomologia Terrae Novae, il est l’oeuvre du naturaliste anglais Philip Henry Gosse.

Illustrations en couleurs de plusieurs papillons azurés appartenant à la famille des lycénidés.

Une des quelque 250 magnifiques illustrations du manuscrit Entomologia Terrae Novae écrit par le naturaliste Philip Henry Gosse au XIXe siècle. Il représente ici plusieurs espèces de papillons de la famille des lycénidés. On voit que l’auteur a porté autant d’attention aux détails des plantes qu’aux insectes. Illustration : Philip Henry Gosse © Domaine public

Photo d’archives : un homme assis devant une table regarde dans un microscope, au milieu du XIXe siècle.

Philip Henry Gosse en 1863. Image : Widger Photo © Domaine public

Gosse arriva à Carbonear, à Terre-Neuve, en 1827 à l’âge de 17 ans à titre de commis dans une société anglaise d’importation de morue et de peaux de phoque. En 1832, il se procura un exemplaire de Essays on the Microscope, et c’est alors qu’il commença, selon ses propres mots, « à se consacrer de façon sérieuse et décisive à l’histoire naturelle ». C’est aussi à cette époque que, sur le plan religieux, il devint très dévot. Ces deux aspects de sa personnalité l’incitèrent à reproduire, par son art, les beautés de la nature.

Collage : le couvercle d’une boîte reliée en cuir (à gauche) et la couverture en couleurs, à l’aspect marbré, d’un manuscrit ancien.

À gauche, le couvercle de la boîte contenant le manuscrit écrit et illustré par Philip Henry Gosse au XIXe siècle. À droite, la couverture du manuscrit. Image : Susan Goods © Musée canadien de la nature

Une boîte en carton peu profonde est ouverte sur une table. Une lettre manuscrite est disposée dans le couvercle gauche de la boîte.

La boîte qui contient le manuscrit Entomologia Terrae Novae et une lettre écrite par Gosse. Cet ouvrage a été égaré durant de nombreuses années. Il a été retrouvé par la famille Gosse et offert au Musée dans les années 1950. Image : Susan Goods © Musée canadien de la nature

Entomologia Terrae Novae est un petit carnet de quelque 60 pages. Bien que non terminé, il représente le testament d’un homme passionné par le monde naturel. L’artiste y a peint environ 250 illustrations très détaillées d’insectes, de larves et de pupes de Terre-Neuve et y a adjoint méticuleusement ses notes de collecte de spécimens. Avec à la main le Systema Naturae de Linné, il s’efforçait pendant des heures d’identifier tout ce qu’il trouvait.

Deux pages jaunies d’un cahier couvertes de notes manuscrites.

Des notes manuscrites du naturaliste Philip Henry Gosse. Image : Philip Henry Gosse © Domaine public

L’intérêt de Entomologia Terrae Novae réside toutefois dans ses illustrations artistiques. Muni d’un microscope fabriqué de façon artisanale, Gosse a su saisir avec exactitude les motifs complexes des ailes de papillon, les poils délicats sur le corps des libellules et l’iridescence d’une carapace de coléoptère.

Illustrations d’un papillon du céleri, Papilio polyxenes, à divers stades de sa métamorphose.

Le papillon du céleri, Papilio polyxenes, à différents stades de son développement. Philip Henry Gosse élevait des papillons et des papillons de nuit afin de pouvoir observer leur métamorphose. Illustration : Philip Henry Gosse © Domaine public

Il reproduisit, grandeur nature, beaucoup de ces insectes, dont certains ne mesuraient guère plus de 5 mm, ce qui ressemblait souvent à une petite tâche de peinture. Mais il réalisa aussi les peintures de ces insectes grossis plusieurs fois.

Gosse était déjà un miniaturiste accompli à l’âge de 25 ans et sa capacité de reproduire des motifs et des couleurs à si petite échelle était phénoménale. Les versions d’insectes grossis révèlent les détails des motifs et toute la beauté des couleurs, mais les créatures représentées grandeur nature semblent si vivantes qu’on a l’impression qu’elles vont se mettre à marcher sur la page.

Une page de manuscrit comportant plusieurs dessins d’insectes en couleurs.

Une page de Entomologia Terrae Novae montrant des coléoptères. On y voit plusieurs curculionidés et un silphidé (en noir et orange). Gosse dessinait les insectes en taille réelle et en version agrandie (dans les encadrés). Le naturaliste accordait beaucoup d’importance à l’exactitude scientifique. Illustration : Philip Henry Gosse © Domaine public

Plan détaillé d’une illustration en noir et blanc d’un charançon du sapin, Pissodes striatulus.

Une illustration d’un charançon du sapin, Pissodes striatulus, en plan rapproché, tirée d’une page sur les coléoptères. Illustration : Philip Henry Gosse © Domaine public

Gosse quitta Terre-Neuve pour s’établir dans les cantons de l’Est au Québec en 1835, apportant avec lui ces spécimens d’insectes et ses précieux manuscrits. Attiré par le prix dérisoire des terres, il ne réussit toutefois pas à vivre de l’agriculture.

Trois ans plus tard, il déménagea en Alabama, où il créa un autre carnet de dessins d’insectes qu’il appela Entomologia Alabamensis. Gosse retourna ensuite en Angleterre en 1839.

Illustrations d’insectes appartenant à la famille des siricidés (ordre des hyménoptères).

Illustrations d’insectes appartenant à la famille des siricidés (ordre des hyménoptères). Illustration : Philip Henry Gosse © Domaine public

Plusieurs illustrations de mouches sur une page de manuscrit.

Plusieurs mouches dont la plupart appartiennent à la famille des tipulidés. Illustration : Philip Henry Gosse © Domaine public

Entomologia Terrae Novae fut perdu pendant de nombreuses années. Le fils de l’auteur, le poète et critique littéraire Edmund Gosse chercha en vain le manuscrit. Après sa mort, son fils le retrouva et en fit don au Musée dans les années 1950.

Illustrations en couleurs de différentes espèces de libellules.

Différentes espèces de libellules (ordre des odonates). Illustration : Philip Henry Gosse © Domaine public

Les images numériques accompagnant ce blogue ne manqueront pas de transmettre une partie de la beauté du travail de Gosse. Mais je suis de la vieille école et quand j’ouvre la couverture marbrée de Entomologia Terrae Novae, que je tourne les pages délicates et que j’admire les merveilleux dessins, j’ai l’impression de tenir un peu de l’âme de cet homme en mes mains. C’est un trésor inestimable doté d’une histoire des plus touchantes.

Texte traduit de l’anglais.

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3 commentaires pour Un manuscrit rare du XIXe siècle raconte la quête d’un naturaliste amateur

  1. Serge Gauthier dit :

    Magnifiques illustrations! Et quelle belle page de l’histoire des sciences naturelles!

    Je peux comprendre monsieur Sypniewski, lorsqu’il écrit : « …j’ai l’impression de tenir un peu de l’âme de cet homme en mes mains. » L’objet de collection prend ici toute sa signification.

    Merci de nous partager ces découvertes.

    Serge Gauthier, Ph.D.
    Conservateur du Musée de la nature et des sciences de Sherbrooke (Québec)

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