Souvenirs impérissables de la quête d’une mousse rare au Yukon

À ses belles heures, mon métier de botaniste peut m’amener à m’adonner à un jeu qui allierait la géocachette, la chasse au trésor et une formidable course. Oh! j’oubliais : et des coïncidences inouïes aussi!

Le cas qui nous occupe : À la fin de mai, mes collègues et moi avons passé quatre jours dans le sud de l’Ontario à la recherche d’une mousse rare au Canada : la Porter’s Twisted Moss. Nous avons soigneusement examiné les sites où on l’avait trouvée autrefois, nous avons sollicité l’avis des détenteurs de savoir locaux et obtenu la permission d’accéder aux propriétés. Couverts de la tête aux pieds pour se protéger des moustiques et des tiques, nous avons sué pour monter et descendre l’escarpement de Niagara, qu’il pleuve ou qu’il fasse beau, pour finalement découvrir le trésor tant convoité. Quel bonheur!

Jennifer Doubt cherchant des mousses derrière une chute.

C’est moi à la recherche de mousse derrière une chute. Et bien sûr, je suis trempée. Image : Jennifer Doubt © Musée canadien de la nature.

Durant la semaine, c’est toutefois sans effort que nous avons déniché la plus grosse population de cette mousse. Elle se trouvait sur des roches bordant une allée sur laquelle nous flânions, en sandales et en shorts, en direction des boutiques de souvenirs avant de prendre la route du retour. J’adore ces coups de chance.

Vu mon enthousiasme à chercher la Porter’s Twisted Moss, vous ne serez pas étonné d’apprendre que j’étais tout à fait ravie d’accepter l’invitation de me joindre à une expédition dans le Yukon en juin pour découvrir du bryum de Porsild (Haplodontium macrocarpum). Cette expédition avait tout du parfait voyage de botanique :

1. Un objet de recherche de toute beauté : le bryum de Porsild est vert vif et possède des capsules dodues qui reposent sur ses feuilles brillantes;
2. Un habitat mystérieux et insaisissable : cette mousse affectionne les endroits ombragés, humides et protégés, où la roche (souvent calcaire) n’est pas trop perturbée, par exemple derrière une chute ou sur des falaises cachées où l’eau suinte;

Gros plan du bryum de Porsild sous un surplomb.

Bryum de Porsild croissant sous un surplomb à côté d’une chute dans le nord de la Colombie-Britannique. Une goutte d’eau en suspens sous les mousses. Le bryum de Porsild semble affectionner les endroits ombragés, frais, humides et protégés. Image : Jennifer Doubt © Musée canadien de la nature.

3. Un site d’aventure : on fait la promotion du Yukon en disant qu’il « est plus grand que nature » et je n’y étais jamais allée;
4. Une équipe formidable : trois enseignants et chefs de file en biologie à la fois productifs, talentueux et inspirants : Syd Cannings, Bruce Bennett et Rene Belland.

Un homme aux pieds d’une chute en train de collecter des mousses.

Rene Belland collecte des bryophytes près d’une chute le long de la rivière Beaver, au Yukon. Image : Jennifer Doubt © Musée canadien de la nature.

Avant d’entamer l’expédition, nous avons arrêté au studio de CBC à Whitehorse pour une entrevue radiophonique sur notre recherche (en anglais). Pour assurer le succès de notre entreprise dans le cas où nous ne trouverions pas de bryum de Porsild, nous avons expliqué que nous recensions les bryophytes (les mousses et leurs cousins, les marchantiophytes) à chacune de nos escales. Nous allions revenir avec de magnifiques spécimens et de nouvelles connaissances quelles que soient nos découvertes!

Gros plan d’un botaniste examinant des mousses sur un affleurement au bord de la route.

Nous arrêtions quand nous voyions des parois qui suintaient! Cet affleurement humide au bord de la route était trop tentant pour passer outre. Image: Jennifer Doubt © Musée canadien de la nature.

À notre insu, l’auteure Ellen Davignon a entendu notre entrevue. Étant à la fois la petite-fille du député Porsild en l’honneur duquel cette mousse a été nommée et la nièce de A.E. Porsild, un des conservateurs de botanique du Musée canadien de la nature les mieux connus, elle a téléphoné à la station, où elle a eu le droit à sa propre entrevue (en anglais).

Durant la première semaine, nous sommes allés de Whitehorse jusqu’à Dawson et au delà. De retour à Whitehorse, nous avons entamé la seconde moitié de l’expédition en prenant la route vers le sud et l’est, où nous avons traversé la frontière de la Colombie-Britannique, puis vers le nord à nouveau vers Fort Liard, dans les Territoires du Nord-Ouest. De là, nous pouvions accéder au sud-est du Yukon par hélicoptère.

Vue sur les montagnes de l’intérieur de l’hélicoptère.

Vue à partir de l’hélicoptère le jour où une chute de neige a compromis l’excursion que nous avions planifiée dans les monts Ogilvie. Nous sommes retournés et avons plutôt pris la route de Dempster, où nous avons eu deux crevaisons la même journée! Image : Jennifer Doubt © Musée canadien de la nature.

Les journées étaient bien remplies : les longues heures de clarté sous ces latitudes nous ont permis de travailler un maximum de temps. Pour préserver nos échantillons de mousse pour leur identification ultérieure et leur versement dans nos herbiers respectifs, nous les plaçons dans des sacs de papier Kraft (de 2 lb pour être précise, car ils entrent dans une poche de pantalon cargo) et nous les étendons pour qu’elles sèchent quand nous en avons l’occasion. Sur la route, j’occupe mon temps en cataloguant les nouveaux spécimens… remerciant les ancêtres dont j’ai hérité les gènes qui me permettent de taper sur mon ordi à l’arrière d’une cabine de camion encombrée sans devenir aussi verte que les échantillons de mousse!

Vue d’un hélicoptère au sol entre une rivière et une paroi escarpée.

Le meilleur des pilotes! Il y avait tout juste assez de place pour atterrir entre la rivière Beaver et notre chute d’eau. En survolant les cours d’eau, nous avons repéré plusieurs cascades et falaises humides près desquelles il n’a pas été possible de se poser. (Nous aimerions y retourner en bateau, qui sont plus facile à garer dans ces circonstances!) Image : Jennifer Doubt © Musée canadien de la nature.

Avons-nous trouvé du bryum de Porsild? Nous avons arpenté d’innombrables ruisseaux et examiner nombre de falaises humides, où nous pouvons maintenant affirmer que le bryum de Porsild… ne se trouve pas! Nous avons fait l’expérience de crevaisons, de paysages spectaculaires, de bottes mouillées, de l’apparition d’animaux sauvages, de morsures d’insectes, d’exercice vigoureux, nous avons beaucoup appris, bien discuté et rempli des tonnes de petits sacs de papier. Pour autant, nous n’avons vu du bryum de Porsild uniquement au site, dans le nord de la Colombie-Britannique, où quelqu’un l’avait recensé dans le passé. Nous avons escaladé un talus abrupt pour confirmer que la mousse persiste où Nathalie Cleavitt l’avait découverte en 2003.

Vue d’un canyon.

Vue d’un des canyons les plus sombres que nous ayons eu à escalader le long de la route de l’Alaska. Il était difficile de savoir ce que nous allions trouver en choisissant ces endroits à partir de la route : il n’y avait parfois pas d’eau dans les ruisseaux à la hauteur de la route, mais en montant nous trouvions des chutes, de l’eau qui suintait ou même beaucoup de neige. Image : Jennifer Doubt © Musée canadien de la nature.

Mais demandez-nous plutôt si nous avons trouvé la petite-fille de Porsild. Un matin, quelqu’un dans le camion a proposé une pause café. Connaissant un restaurant offrant de délicieuses brioches à la cannelle non loin de là, Syd arrêta à Johnson’s Crossing, où on nous accueillit avec des rafraichissements et une conversation amicale. Nous avons alors appris que la personne souriante qui actionnait le mélangeur — exceptionnellement cette journée-là — n’était autre qu’Ellen Davignon. L’auteure s’empressa de raconter nombre d’anecdotes à ces quatre voyageurs en quête d’une plante nommée en l’honneur de son grand-père dont elle se rappelait avec affection. J’adore ce genre de coup de chance.

Les mousses de mes 700 sacs de papier sont maintenant complètement sèches et, grâce à notre fabuleuse étudiante d’été Émilie Viau, triées en lots en vue de leur identification et de leur versement dans l’Herbier national du Canada. Les renseignements que nous en tirerons seront transmis à la banque de données territoriales gérée avec compétence par le Yukon Conservation Data Centre (en anglais seulement).

Vue d’une chute d’eau le long d’une paroi abrupte.

Une des cascades du nord de la Colombie-Britannique où du bryum de Porsild a été recensé en 2003. C’était toute une escalade! Personne de l’équipe n’a eu le courage de grimper à la chute la plus élevée, où les intrépides étudiants diplômés ont découvert le plus grand nombre de colonies il y a dix ans. Image : Jennifer Doubt © Musée canadien de la nature.

Ces deux organismes publics soutiennent d’innombrables projets de recherche, de gestion des ressources et d’éducation, et continueront de le faire alors que nous serons en train de sucer par la racine des pissenlits… et des mousses!

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