Neuf jours au sommet du monde

Des montagnes coiffées de neige, des plaques de glace se heurtant dans la mer, des ours blancs, des narvals et des phoques annelés. Voilà autant d’images que l’Arctique évoquait en moi.

Cela avant mon voyage à Resolute.

Une carte montrant les lieux pertinents.

Je me sens privilégié de partir pour le haut Arctique. Apparemment, à 75° de latitude N, au-dessus du passage du Nord-Ouest, à l’île de Cornwallis, c’est un désert polaire. Je ne suis jamais allé dans le Nord et comme je me lance dans la conception de la nouvelle Galerie de l’Arctique du Musée, il est temps que j’aille y jeter un coup d’œil.

Mon vol vers Iqaluit au Nunavut est retardé. « Mauvais temps là haut ces derniers jours », me dit-on.

De l’avion, j’observe le paysage se dérouler sous mes yeux, sur 800 km. Comme une terre dépouillée de sa peau pour en exposer les muscles. Pas d’arbres, pas de routes, pas de maisons.

Un paysage accidenté et dénudé.

Vue à partir de notre avion de 30 passagers entre Arctic Bay et Resolute, au Nunavut. Sans peau, que des muscles. Image : Daniel Boivin © Musée canadien de la nature

Une pancarte presque invisible dans le brouillard.

La combinaison de temps doux (un 5° C constant) et de glace de mer provoque ce brouillard qui peut durer des semaines. Image : Daniel Boivin © Musée canadien de la nature

Après l’atterrissage, on me conduit au complexe du Programme du plateau continental polaire (PPCP pour faire plus court) de Ressources naturelles Canada à Resolute. Les scientifiques et les chercheurs utilisent cette base comme plaque tournante pour leur travail de terrain dans le haut Arctique. Le PPCP est une île dans une île : autonome mais tout à fait dépendant du Sud pour le ravitaillement en équipement, en carburant, en nourriture, en constructions, en matériaux et en personnel.

Je dois dormir ce soir. Demain, c’est la journée communautaire du PPCP. Je présenterai aux visiteurs des collectivités environnantes des articles du Musée : une affiche des mammifères du Canada, un crâne de castor, un morceau de bouleau et d’autres spécimens du Sud. Il y aura un barbecue et des chants gutturaux traditionnels. Je tente de fermer les stores horizontaux, totalement inefficaces, pour me protéger de la lumière ambiante qui, à 21 h, est semblable à celle du ciel nuageux de 18 h quand je suis arrivé.

Des gens près des étagères d'un entrepôt.

Les enfants de Resolute jouent avec NRCat, la mascotte de Ressources naturelles Canada, dans l’entrepôt du PPCP pendant la journée communautaire. Image : Daniel Boivin © Musée canadien de la nature

Deux jours ont passé. La pluie a cessé mais le brouillard demeure. Je m’aventure dehors pour une brève promenade dans les alentours. Des tas de machines rouillées, des réservoirs d’essence, des amoncellements de matériaux de construction au rebus encombrent les lieux. Il semble que le coût de ramassage dépasse la valeur de l’acier. Tout ce qui est transporté dans l’Arctique y reste, pour le meilleur et pour le pire, jusqu’à ce qu’on le remporte dans le Sud. À mon retour, je rencontre trois curieux renardeaux arctiques, parfaitement habitués à l’absence de végétation et d’obscurité, ou au ciel dégagé.

Dizaines de barils d'essence amoncelés.

Pour soutenir un mode de vie occidental à Resolute, il faut tout apporter avec soi : énergie, équipement, abri… Image : Daniel Boivin © Musée canadien de la nature

Un renard arctique (Vulpes lagopus).

Un renardeau arctique devant une pile de bois. Image : Daniel Boivin © Musée canadien de la nature

Le brouillard épais persiste le lendemain, puis le jour suivant et les autres… La clarté ne change jamais. Pendant que tous attendent une éclaircie pour s’envoler vers leur destination, il semble que le temps se soit arrêté. Nous parlons de recherche, du climat, des expériences sur le terrain. Les gens se lient facilement dans ces coins reculés. Quelqu’un me corrige : Resolute est une communauté pas un village. Je comprends : c’est grâce aux gens et non aux choses qu’on se sent chez soi quelque part.

Le cinquième jour à 22 h 30, le soleil apparaît. Micheline Manseau, une biologiste de Parcs Canada venue pour suivre les mouvements des caribous, me demande de l’accompagner à la plage. Les distances sont trompeuses dans le Nord. Aucun arbre, aucun repère familier pour les estimer. Je peux voir cinq jours de marche à la ronde. C’est un étrange sentiment de liberté contrastant avec l’impression d’être exposé à tout. Je peux aller où je veux, mais je suis toujours visible. Une heure et demie plus tard, nous voici à la plage. C’est marée basse, me dit-elle. Tranquille et immobile comme un désert, couvert de glace. Des sternes arctiques dansent au-dessus de nous.

Une femme debout, au loin dans un paysage plat.

Micheline Manseau, une biologiste de Parcs Canada, est une marcheuse aguerrie. Elle m’attend pendant que je prend la photo alors que nous revenons (à 23 h) de la plage où elle a l’habitude de se promener. Image : Daniel Boivin © Musée canadien de la nature

Pour moi, « éloigné » voulait dire « pittoresque ». Maintenant cela signifie qu’on n’a que ce qu’on emporte et qu’aucune technologie ne peut nous secourir si mère Nature en décide autrement. Quand le temps nous empêche de sortir, on n’a plus qu’à attendre. Quand le temps s’améliore, on en profite quelle que soit l’heure.

« La glace est encore si épaisse pour la fin de juillet, déclare Micheline, en arrivant au centre. C’est un été inhabituellement frais ». Je regarde le paysage dénudé qui m’entoure. Pas de montagnes coiffées de neige, pas d’ours blancs, pas de phoques. L’Arctique est une terre aussi vaste que diverse qui ne peut se réduire à quelques clichés. La seule image de l’Arctique que je reconnaisse est la glace de l’océan et, avec cela, le sentiment que ce lieu est totalement différent de chez moi à Ottawa.

Radeaux de glace flottant dans l'eau jusqu'au rivage.

La glace de mer se brise sur une plage tranquille à Resolute à 22 h 30. Image : Daniel Boivin © Musée canadien de la nature


Texte traduit de l’anglais.

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