À l’affut de l’insaisissable lynx du Canada

Le lynx du Canada, Lynx canadensis, emblématique et ô combien majestueux, évoque les grands espaces forestiers du Canada! Mais dans l’est du Canada, l’humain a grandement modifié son habitat. Depuis les derniers siècles, ces dites vastes forêts ont régressé devant la pioche et la pelle, compromettant ainsi l’avenir de ce gros chat discret dans la région. Il est nécessaire de bien comprendre l’étendue et l’impact des altérations de son habitat pour mieux cerner les stratégies de conservation à appliquer pour cette espèce.

Lynx du Canada, Lynx canadensis, debout sur la neige.

Lynx du Canada, Lynx canadensis. Image : © Getty Images

Je m’intéresse à la biologie de ce lynx. Ces derniers temps, je tente de comprendre les facteurs de l’environnement qui lui sont favorables. Après avoir passé plusieurs mois de dur labeur à entretenir et à enrichir les collections de vertébrés du Musée, je reprends maintenant mon travail de recherche sur cet animal.

Je désire valider sur le terrain un des modèles mathématiques de distribution de ce lynx que j’ai obtenu avec Lauren et Lindsay, deux de mes étudiantes. Ce modèle suppose que la distribution de ce félidé est discontinue dans l’est du Canada et que seuls quelques habitats forestiers semblent lui être encore favorables.

Je me joins dans un premier temps à un groupe de chercheurs canadiens et américains qui se réunit régulièrement depuis quelques années au Nouveau-Brunswick pour étudier la biodiversité de la région. Je poursuivrai ensuite seul mon voyage de recherche dans le bas Saint-Laurent au Québec.

Des personnes assises à des tables examinent des spécimens pendant que d’autres discutent, debout.

Le regroupement à Gagetown de divers experts venus de plusieurs coins du Canada et des États-Unis est une occasion inespérée de partager des expériences de terrain et d’en savoir collectivement plus sur la biodiversité de la région. Image : Kamal Khidas © Musée canadien de la nature

Après de longues heures de conduite sous une pluie battante, j’arrive enfin à Gagetown, au Nouveau-Brunswick. Le sol est trop trempé pour que j’installe ma tente, mais on me trouve un coin libre dans une salle-débarras où je pourrai m’installer en attendant de meilleures conditions météorologiques. Je rejoins les biologistes et les chercheurs qui s’affairent depuis quelques jours dans l’ancienne salle d’audience du Queens County Courthouse transformée pour la circonstance en laboratoire d’examen.

Le lendemain matin, je prends le chemin de l’Aire naturelle protégée de Grand Lac, (ANPGL) pour vérifier des pièges pour petits mammifères en compagnie de deux collègues, Howie et Karen. Howie, un des mammalogistes les plus dynamiques que j’ai rencontrés, est l’un de mes collaborateurs de recherche. Karen, elle aussi mammalogiste, s’intéresse pour sa part au « syndrome du nez blanc » qui affecte les chauves-souris en Amérique du Nord.

Kamal Khidas debout dans une forêt examine le piège qu’il tient dans ses mains.

Je vérifie et je pose des pièges dans plusieurs stations pour en apprendre davantage sur la faune de la région. Image : Kamal Khidas © Musée canadien de la nature

Dans la première station, un habitat humide ouvert, les moustiques nous accueillent avidement – surtout moi qui ai oublié mon chasse-moustiques en préparant trop rapidement mon paquetage le matin. L’équipe d’entomologie est là également, à la recherche de fourmis.

Nous embarquons ensuite dans un canoë pour accéder à French Island, à quelques encablures du rivage. Là, les stations de piégeage consistent en des boisés denses dominés par la pruche du Canada, Tsuga canadensis, dont certains spécimens atteignent près de 20 mètres de haut. Dans le sous-bois se développent surtout des mousses et des lichens, ainsi que quelques fougères, Dryopteris sp. et des cornouillers du Canada, Cornus canadensis, ici et là.

La troisième station de la journée consiste en une sapinière, Abies balsamea, dont la physionomie ressemble aux bois de French Island. Le lendemain, nous vérifions les pièges et récupérons quelques prises.

Kamal Khidas assis à une table mesure un crâne de loup.

Le jour, je patrouille dans des forêts, sur les traces de l’invisible lynx; le soir, je prends au laboratoire des mensurations crâniennes sur des loups collectés il y a quelques années dans l’Est du Canada, pour un second projet d’étude. Image : Kamal Khidas © Musée canadien de la nature

Le premier piégeage est concluant : deux souris, Peromyscus sp. – des analyses d’ADN seront nécessaires pour déterminer avec exactitude s’il s’agit de la sylvestre, P. maniculatus, ou de celle à pattes blanches, P. leucopus, et un zapode des champs, Zapus hudsonius. Elles se sont fait prendre, attirées par l’appât au bon goût de beurre d’arachide.

Des spécimens de rongeurs épinglés sur un carton et étiquetés.

Les spécimens collectés dans l’Aire naturelle protégée de Grand Lac sont préparés sur place au laboratoire selon les normes muséales. Image : Kamal Khidas © Musée canadien de la nature

De nouveaux pièges sont posés dans d’autres stations. La moisson consistera les jours suivants en plusieurs souris, encore, quelques zapodes des bois, Napaeozapus insignis, des campagnols des champs, Microtus pennsylvanicus et des campagnols-à-dos-roux, Myodes gapperi. Mais pas d’écureuils roux, Tamiasciurus hudsonicus; ils sont probablement difficiles à capturer du fait de leur méfiance face à tout ce qui est nouveau. Le lynx les chasse lorsque les lièvres d’Amérique, Lepus americanus, ses proies de choix, viennent à manquer. Pas d’indice de la présence du lièvre d’Amérique non plus. Hum!

Je prends également de nombreuses notes sur les milieux naturels de l’ANPGL afin de mieux comprendre les exigences des lynx du Canada dans la région. J’explore plusieurs autres habitats forestiers, dont des peuplements de feuillus de différents stades de développement, mais pas un seul signe de présence du lynx. Manifestement, ce n’est pas un secteur favorable pour cet animal en définitive.

Une jeune fille assise prépare un spécimen de souris tandis qu’un homme debout la conseille.

L’avenir de la mammalogie est prometteur au Canada : ici, une jeune fille, venue visiter le laboratoire à Gagetown dans le cadre d’une journée porte ouverte, prépare sous l’œil averti de Howie une souris collectée sur le terrain. Image : Kamal Khidas © Musée canadien de la nature

On sait que le lynx est rarement observé au Nouveau-Brunswick, et ce depuis longtemps. Après l’arrivée des Européens, il a disparu d’une grande partie des provinces maritimes et du sud du Québec. Depuis les années 1950, on en voit en petit nombre au Nouveau-Brunswick, mais la densité des populations est encore très faible. L’espèce est d’ailleurs protégée dans les provinces maritimes.

Illustration en noir et blanc d’un lynx du Canada, Lynx canadensis, marchant dans la forêt.

Lynx du Canada.
Image : Charles Douglas © Musée canadien de la nature

Cela va dans le même sens que ce que prédit le modèle mathématique que nous avons développé. La situation que j’observe sur le terrain aussi confirme ce modèle. Le lynx est peu présent, car les habitats ne lui sont pas tous favorables et diverses activités humaines telles l’exploitation forestière et la construction de routes perturbent son milieu.

Kamal Khidas parle alors qu’un caméraman filme la scène.

Au Nouveau-Brunswick, le travail que je réalise sur le terrain et au laboratoire intéresse la presse locale, j’accorde une entrevue. Image : Kamal Khidas © Musée canadien de la nature

La mission au Nouveau-Brunswick tire à sa fin. Le cap est mis sur la Gaspésie, au Québec. En chemin, je fais plusieurs haltes pour prendre des notes le long de ce trajet sud-nord. Des peuplements mixtes de conifères et de feuillus dominent le paysage forestier.

Comme première étape de mon travail en Gaspésie, j’explore plusieurs endroits dans la Réserve faunique de Rimouski. Il s’agit pour la majorité de parcelles où la végétation est jeune, de 10 à 30 ans tout au plus, formée de feuillus en régénération. Ces parcelles en cicatrisation font suite à l’exploitation forestière effrénée du milieu des années 1990. L’orignal y est plus abondant qu’ailleurs. Philippe, le technicien forestier en exercice dans la Réserve, vient confirmer ce que j’avais prédit : le lynx y est très rare si ce n’est complètement absent, car le milieu a été largement modifié.

Kamal Khidas prend des notes, debout dans une forêt.

Sur le terrain, je relève des observations et je prends des notes et des photos, suffisamment pour bien décrire les habitats disponibles et leur potentiel à abriter des populations viables de lynx. Image : Kamal Khidas © Musée canadien de la nature

Dans le secteur de la rivière Patapédia, non loin de là, c’est une autre situation qui se présente avec l’existence de sapinières à bouleaux jaunes, Betula alleghaniensis, et des pessières à épinette blanche, Picea glauca, moins perturbées et plus matures. Puis, la traversée en bateau du fleuve Saint-Laurent m’emmène en Côte-Nord et au Saguenay-Lac-St-Jean où je replonge dans des forêts mixtes similaires à celles de la Patapédia.

Les indices que je recense, tels des empreintes et des excréments de l’animal et de sa proie principale, le lièvre, et de nombreuses autres observations que je fais me montrent que je suis bel et bien dans les milieux de prédilection du lynx. Cela me suffit amplement.

Ce parcours de 3 146 km, même s’il représente seulement un petit bout de chemin dans la vaste région que j’étudie, m’aura conduit dans divers milieux édifiants. Ce fut aussi instructif de rencontrer plusieurs autres scientifiques. Je suis maintenant de retour au bureau. Une liste interminable de nouveaux courriels défile sous mes yeux encore rêveurs et inondés d’images pittoresques. Un grand nombre d’entre eux sollicite urgemment mon attention hébétée. Eh bien, la rentrée s’annonce bien remplie!

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