La rivière des Outaouais, un paradis pour une moule d’eau douce rare, l’Obovarie olivâtre

La rivière des Outaouais serait présentement le meilleur endroit au Canada pour observer l’Obovarie olivâtre, Obovaria olivaria, une moule d’eau douce considérée depuis peu comme une espèce en voie de disparition. C’est ce qu’indiquent les plongées que j’ai effectuées depuis la fin de l’été dans un secteur bien particulier de cette rivière.

En août et septembre de cette année, mon équipe et moi avons entrepris de continuer les recherches entreprises un an plus tôt sur la distribution et l’abondance des populations d’Obovaries dans la rivière des Outaouais.

Deux hommes debout près d’une chaloupe à moteur, au bord d’une rivière.

André Martel, chercheur du Musée canadien de la nature, à droite, et Mark Graham, vice-président de la recherche au Musée, examinent la rivière des Outaouais non loin du « lac Coulonge ». Le chercheur tente de trouver une moule rare, l’Obovarie olivâtre, Obovaria olivaria, de la famille des Unionidae. Image : Jacqueline Madill © Musée canadien de la nature

Nous savions au départ que l’habitat préféré de l’Obovarie olivâtre contraste par rapport à celui des autres espèces de moules d’eau douce. Cette moule préfère vivre dans les secteurs profonds des grandes rivières (au-delà de 3 m de profondeur), dans les zones à fort courant loin des rives, et sur des fonds sablonneux.

Cette fois-ci cependant, en plus de tenir compte des préférences de l’espèce en matière d’habitat, nous avons décidé de concentrer nos efforts dans les secteurs où l’esturgeon, son poisson hôte, est le plus abondant dans la rivière.

Un homme assis dans un bateau examine les moules qu’il tient dans ses mains.

André Martel regarde des moules recueillies dans les eaux peu profondes de la rivière des Outaouais. Image : Jacqueline Madill © Musée canadien de la nature

L’esturgeon jaune, Acipenser fulvescens, joue possiblement un rôle important dans le cycle de reproduction de l’Obovarie olivâtre. Les biologistes pensent que c’est sur les branchies de ce poisson que les embryons ou larves de ll’Obovarie olivâtre s’attachent pour compléter leur développement et ainsi être disséminés dans la rivière. Les populations d’esturgeons jaunes ont grandement diminué dans la rivière des Outaouais, par rapport à leurs niveaux historiques. Mais elles y sont encore présentes, surtout dans les tronçons encore sauvages de la rivière, loin de l’influence des barrages.

Pour trouver les bons secteurs à esturgeons dans la rivière des Outaouais, nous avons consulté la thèse de doctorat du chercheur Tim Haxton (en anglais), et un article qu’il a publié conjointement avec Scott Findlay. Puis nous avons croisé ces informations avec celle portant sur l’habitat préféré de l’Obovarie olivâtre. Cette stratégie utilisée pour déterminer nos sites de plongées a porté des fruits au-delà de nos attentes. Lisez ce qui suit!

Deux hommes assis dans un bateau en combinaison de plongée sous-marine regardent une carte.

André Martel (à droite) et Mark Graham examinent une carte de la rivière. À la recherche d’une moule rare, le chercheur a recoupé des informations sur la profondeur de la rivière, son courant, la nature des fonds et sur la présence d’esturgeons jaunes, un hôte pour la reproduction de la moule, afin de choisir les sites des plongées. Image : Jacqueline Madill © Musée canadien de la nature

Durant le mois de septembre, nous avons effectué plusieurs plongées dans un tronçon encore passablement naturel et sauvage de la rivière, loin des grandes villes et des centrales hydro-électriques. Nous avons visé le secteur des iles Finlay, près du village de Waltham, juste un peu en amont de Fort-Coulonge au Québec. On appelle ce segment de la rivière des Outaouais le « lac Coulonge ». Les îles Finlay constituent d’ailleurs une réserve écologique unique au Québec.

Pour faire ces travaux de terrain, je suis assisté d’autres plongeurs, Nancy, Andy, Mark et Tanya, ainsi que de mon assistante de recherche Jacquie. Un résident de la région, Vince, qui est familier avec la navigation dans ce secteur, nous apporte aussi son concours.

Vue d’un grand plan d’eau en été.

Vue grandiose de la rivière des Outaouais près de la réserve écologique des îles Finlay, regardant en aval (le village de Waltham est derrière le photographe). Sous ces eaux, juste un peu au large, se retrouve probablement la plus importante population de la moule Obovarie olivâtre au Canada. Image : André Martel © Musée canadien de la nature

Le secteur des îles Finlay avait tous les paramètres favorables pour trouver des Obovaries : un long tronçon où la rivière est large, de profondeur moyenne (de 3 à 6 m) sur presque toute sa largeur. Le courant y est fort, il n’y a pas de barrage à proximité. Le fond est sablonneux et surtout, des données confirment la présence d’une abondante population d’esturgeons dans le secteur.

Dès les premières plongées, c’est la découverte : trouvé. En effet, plongeant par environ 4 mètres de fond, loin du rivage des iles et exposé au courant (de 5 à 10 cm/sec), quelle ne fut pas notre surprise de découvrir une vaste population d’Obovaries olivâtres dans ce vaste secteur de la rivière! Équipé d’un quadrat de 1 m2 (1 m x 1 m) nous avons estimé la densité moyenne de cette population à 0,8 individu par mètre carré, ce qui est élevé pour une espèce rare.

Une moule de l’espèce Obovarie olivâtre filtre l’eau, partiellement enfouie dans le fond sablonneux d’une rivière.

Une photo que très peu de gens ont la chance de voir : une Obovarie olivâtre prise sur le vif dans son environnement naturel. La moule est en train de filtrer l’eau, partiellement enfouie dans son substrat préféré, le sable. J’ai pris cette photo en gros plan au beau milieu de la rivière des Outaouais par 4 m de profondeur. On peut très bien voir les fines papilles bordant les ouvertures siphonales de la moule. Notez l’ouverture siphonale inhalante, la plus allongée, dans le coin supérieur droit de la moule. C’est par là que les bactéries et les algues microscopiques contenues dans l’eau entrent à l’intérieur de la moule, lui servant de nourriture. Une fois filtrée, l’eau sort par l’ouverture siphonale exhalante, qu’on voit plus à gauche, de forme moins allongée. Ces moules d’eau douce nous rendent un grand service en filtrant l’eau de la rivière. Image : André Martel © Musée canadien de la nature

En fait, nos données indiquent qu’au sud des îles Finlay, l’Obovarie olivâtre représente en moyenne 25 % de toutes les moules retrouvées dans nos quadrats. C’est du jamais vu pour moi! Et ce sont des résultats des plus encourageants pour cette espèce rare.

Grâce à d’autres plongées autour des Iles Finlay, nous avons pu déterminer que cette population d’Obovarie est largement distribuée, couvrant possiblement l’équivalent de plusieurs kilomètres carrés d’habitat sablonneux. Nous estimons qu’il y a dizaines, voire peut-être des centaines de milliers d’individus dans cette zone!

Bien sûr, tout ce secteur abrite plusieurs autres espèces de moules d’eau douce beaucoup plus communes qui ne sont pas en péril et qu’on trouve en grande abondance au fond de la rivière.

Une soixantaine de moules de couleurs et de tailles différentes sont disposées sur une table.

Cinq espèces différentes de moules d’eau douce indigènes de la famille des Unionidae collectées dans la rivière des Outaouais. On voit à gauche des Obovaries olivâtres, Obovaria olivaria, de couleur brun foncé et de forme plutôt ronde. Au centre, des Lampsiles cordiformes, Lampsilis cardium, de couleur jaunâtre et portant des rayures. Le seul spécimen jaunâtre non rayé est une Lampsile ventrue, Lampsilis siliquoidea. Les six plus petits spécimens à l’avant sont des Alasmidontes à fortes dents, Alasmidonta undulata. À droite, on voit de nombreuses Elliptios de l’est, Elliptio complanata, une espèce commune. Pour des raisons de conservation, la majorité de ces moules ont été relâchées à l’endroit exact où elles avaient été prélevées. Seules quelques-unes ont été conservées pour enrichir la collection de mollusques du Musée canadien de la nature. Pour vous donner une idée des dimensions, la plus grande des moules, au centre à droite, mesure 11 cm de longueur. Image : André Martel © Musée canadien de la nature

Je ne crois pas que ce soit un hasard si l’Obovarie olivâtre se trouve en si grand nombre dans le « lac Coulonge ». Au contraire. Examinons les faits : le tronçon juste en amont, qu’on appelle le « lac des Allumettes » (en se dirigeant vers Pembroke et Petawawa), ainsi que le tronçon en plus aval, au nord-ouest de l’île du Grand Calumet, font partie d’une longue section de la rivière des Outaouais qui est encore passablement sauvage.

Tout le long de ce secteur, qui s’étale sur plus de 70 km, la rivière coule librement, sans rencontrer de barrage. On y rencontre plusieurs grands rapides qui sont très favorables au frai de plusieurs espèces de poissons, dont l’esturgeon. C’est d’ailleurs dans ce grand secteur que les populations d’esturgeons sont les plus élevées dans la rivière des Outaouais (document en anglais). Bref, un secteur encore peu modifié par l’humain, qui présente une riche biodiversité aquatique. Un vrai paradis pour l’Obovarie olivâtre et un patrimoine naturel à conserver!

Restez à l’écoute pour d’autres résultats provenant de nos études de terrain sur les moules d’eau du Canada, incluant celles de la rivière des Outaouais.

Des moules d’eau douce dans un sac de plastique.

Huître, clam ou mulette?
Quiconque a exploré le rivage des rivières et des lacs du Canada, de Terre-Neuve jusqu’à l’île de Vancouver, a probablement déjà vu et pris dans ses mains des moules d’eau douce, vivantes ou mortes, sous forme de simples coquilles vides. Ces mollusques plutôt sédentaires vivent au fond des rivières et des lacs. Ils filtrent les bactéries, les algues microscopiques et les détritus contenus dans l’eau, rendant donc de grands services à l’écosystème aquatique et contribuant à la qualité de l’eau. Les gens de la région les nomment parfois « huîtres d’eau douce » ou « clams d’eau douce », bien que le terme mulette soit le terme le plus approprié pour désigner nos moules d’eau douce indigènes. À ne pas confondre avec les moules marines qu’on achète à la poissonnerie ou avec les moules zébrées, une espèce envahissante provenant d’Europe!
Pour connaître les noms français des mulettes du Canada, voir Martel et al. 2007 ftp://ftp.mrn.gouv.qc.ca/Public/Defh/Publications/Archives/Martel%20et%20al%202007_Mulettes.pdf
Image : André Martel © Musée canadien de la nature

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