Journal de Mars : deux semaines dans une station spatiale d’Utah

Le botaniste du Musée Paul Sokoloff termine des « vacances » scientifiques… dans une station de simulation martienne dans les déserts de l’Utah! Il partage ici les entrées du journal quotidien qu’il a tenu durant son expérience de deux semaines.

Jour un

C’est en passant par le sas pour se rendre à la station de recherche analogue à Mars (MDRS) que l’expérience devient bien réelle. Nous sommes arrivés à la MDRS le 15 novembre au soir pour les présentations d’usage à l’équipage 142, l’expédition sortante qui avait ouvert « l’habitat » (la base de la station) deux semaines auparavant pour la saison. Comme cela a été le cas deux jours auparavant avec mon propre équipage, nous sommes rapidement devenus amis. L’équipage 142 nous a renseigné sur les tenants et aboutissants de « l’hab », et nous avons fêté l’achèvement de sa mission par un souper pizza provenant de la seule pizzéria en ville.

Image de la grande station spatiale cylindrique.

Vue de « l’hab », une grande base qui sert de domicile et de laboratoire pour Paul et ses coéquipiers. Image : Paul Sokoloff © Paul Sokoloff

Jour deux

Après le départ de l’équipage 142 ce matin, notre équipe s’est employée à planifier la rotation de deux semaines. C’est une tâche qui semble plutôt lourde et l’équipage a hâte de commencer les projets de recherche. Comme il ne restait qu’une soirée libre avant le début de la simulation, nous sommes sortis dans la nuit pour une petite séance d’astrophotographie—le ciel étoilé ici est spectaculaire !!

Quatre personnes conduisent des véhicules tout-terrain pour s’aventurer dans le désert.

Des membres de l’équipage effectuent une expédition géologique, tout en portant la tenue spatiale obligatoire. Image : Paul Sokoloff © Paul Sokoloff

Jour trois

Notre première journée complète en « sim » (simulation) a commencé comme tous les jours sur Mars : avec un café ! C’était notre première journée à effectuer une activité extravéhiculaire ou sortie dans « l’espace » ; l’équipe de quatre personnes a mis presque une heure à enfiler la combinaison tout en se familiarisant avec l’équipement. Après un cycle de cinq minutes dans le sas, nous avons débarqué sur la surface de « Mars » ! Pendant les deux heures qui ont suivi, nous avons recueilli des échantillons de plantes et de roches dans le désert et effectué un entretien de base autour de l’hab en nous déplaçant avec lourdeur. Le temps a filé et avant qu’on s’en rende compte, nous étions de retour dans le sas : les activités extravéhiculaires sont aussi strictement contrôlées ici qu’elles le seraient sur Mars. À la fin de la journée, l’équipe s’est resserrée fiévreusement autour des ordinateurs portables pour taper des rapports. En effet, la communication avec la Terre serait strictement limitée chaque jour et une fenêtre de deux heures pour produire notre journal quotidien permet de simuler cette contrainte.

Vue du désert de l’Utah avec une roche recouverte de lichen à l’avant-plan et un membre de l’équipage qui se tient derrière.

Un membre de l’équipage 143 portant une combinaison spatiale est dominé par le vaste paysage du désert de l’Utah qui sert d’analogue au paysage sur Mars. Image : Paul Sokoloff © Paul Sokoloff

Jour six

Une équipe documentaire de la Terre nous a visité aujourd’hui. Ils ont l’air plutôt robustes—on les a même aperçus dans le paysage « martien » sans combinaison pressurisée. Ce sont sûrement des robots perfectionnés…je plaisante! L’équipage provenant du canal français Arte était venu interviewer l’équipage de la MDRS pour une série documentaire sur le vol spatial habité. Ils s’intéressaient vivement à ce que nous faisions et voulaient surtout savoir pourquoi nous étions là. Pour chaque membre de l’équipage, la réponse était remarquablement semblable : le travail que nous effectuons à la MDRS permet à l’humanité de faire un pas de plus dans l’espace pour se rendre jusqu’à Mars.

Une équipe documentaire française du canal Arte s’entretient avec les membres de l’équipage dans le désert de l’Utah.

Une équipe documentaire française du canal Arte s’entretient avec des membres de l’équipage dans le désert de l’Utah. Image : Paul Sokoloff © Paul Sokoloff

Jour sept

Aujourd’hui était ma journée de congé…en quelque sorte. Dans le cadre des paramètres de la mission simulée, nous sommes limités à une activité extravéhiculaire par jour pour l’équipage, et l’équipe à l’extérieur doit rentrer dans l’hab en moins de quatre heures. De plus, seuls quatre membres de l’équipage ont la permission d’être en activité extravéhiculaire à un moment donné. Les sorties sur « Mars » sont donc très strictement contrôlées par ici. Chaque personne s’occupe à sa façon pendant son séjour dans l’habitat. Certains travaillent, d’autres font le ménage et d’autres encore rattrapent le sommeil perdu. Aujourd’hui, avec un horaire relativement libre, j’ai cuisiné et créé la surprise pour l’équipe extravéhiculaire entrante en confectionnant une pizza maison!

Jour huit

En tant que botaniste de l’équipage, et responsable de la santé et sécurité, j’aurais dû savoir qu’il ne faut pas cueillir les cactus dans le désert, même muni de gants d’astronaute. Eh bien, non. Je l’ai cueilli quand même. De retour à l’hab, j’ai passé un bon 20 minutes à extraire les poils piquants. La journée a quand même été très productive : une équipe de quatre, dont moi-même et notre géologue en résidence Paul K., s’est rendue en véhicule tout-terrain jusqu’au ruisseau Tank Wash au nord de l’hab. Ce site était richement pourvu de plantes pour nos projets scientifiques et à la fin de l’activité extravéhiculaire, je pénétrais dans le sas avec un sac débordant de spécimens de plantes.

Un cactus dans le désert.

Attention! Les cactus font partie de la végétation documentée par Paul Sokoloff lors de sa collecte scientifique. Image : Paul Sokoloff © Paul Sokoloff

Jour dix

Une journée martienne de plus, une activité extravéhiculaire productive de plus. Fait intéressant : sur Mars, le jour s’appelle le sol et dure 37 minutes de plus qu’un jour ici sur Terre. Aujourd’hui, nous avons recueilli des spécimens géologiques et biologiques près de l’hab. Comme cela a souvent été le cas pendant ce voyage, j’ai été agréablement surpris par la biodiversité dans le désert : on y trouve de tout, notamment de larges bandes de lichens recouvrant des roches de grès, de nombreuses espèces de légumineuses du genre Astragalus (le groupe que j’ai étudié pour ma maîtrise) et même des cyanobactéries qui prolifèrent à l’intérieur de roches collectées dans le désert. Pour ce qui est de la biodiversité, j’ai été moins agréablement surpris par le rat que nous avons découvert en train de trottiner autour de l’hab!

Gros plan d’une plante du genre Astragalus.

Le désert autour de la station martienne contient de nombreuses plantes, dont des espèces du genre Astragalus. Image : Paul Sokoloff © Paul Sokoloff

Jour onze

J’ai eu du mal à m’extirper de mon lit aujourd’hui, après avoir rigolé jusque tard dans la nuit avec le reste de l’équipage. Nous ne nous connaissons que depuis 11 jours, mais le fait de jeter une bande d’individus hautement motivés dans un hab isolé en mission spatiale simulée a tendance à accélérer la création de liens d’amitié. Un deuxième équipage des médias s’est pointé, cette fois-ci du magazine Paris Match. Nos discussions ont porté sur tout, des systèmes de propulsion avant-gardistes pour les missions martiennes à l’éthique de transporter des organismes terriens vers la planète rouge.

Jour douze

Je n’arrive pas à croire à quel point le temps a filé. Même si on a le sentiment qu’on vient d’arriver, la mission martienne de l’équipage 143 se termine demain. Notre rotation à la MDRS se poursuivra jusqu’à dimanche, pour nous permettre de terminer nos rapports finaux, nettoyer l’hab et breffer l’équipage 144 entrant. Toutefois, la simulation de mission martienne sera terminée et nous serons libres de sortir ou rentrer comme il nous plaira, sans combinaison spatiale. Notre dernier jour complet de « sim » ici aux États-Unis tombe à propos, le jour de l’Action de grâce, et nous allons fêter avec un souper d’Action de grâce sur « Mars » en l’honneur de notre commandant américain. Je sais que je parle au nom de tout l’équipage lorsque je dis que nous sommes très, très reconnaissants d’avoir fait partie de cette mission continue pour préparer le prochain grand pas de l’humanité.

Lisez les blogues précédent dans cette série :

Troquer mon presse-spécimen contre une combinaison spatiale
La vie sur Mars?

Texte traduit de l’anglais.

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Un commentaire pour Journal de Mars : deux semaines dans une station spatiale d’Utah

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