Expédition au détroit de Davis : une mer houleuse, des sandwichs au foie de morue et un écosystème marin hautement diversifié à étudier

Le matin du 21 octobre était ensoleillé et froid à Nuuk, la capitale du Groenland, lorsque je suis monté à bord de l’avion pour Iqualuit, sur l’île de Baffin. C’était la dernière étape de mon retour à la maison. Il faisait -18°C à Iqaluit à notre arrivée et l’île de Baffin, tout comme le Groenland, était recouverte d’une bordée de neige étonnamment épaisse.

Vue aérienne d’une étendue de terre enneigée en bordure de l’eau.

L’arrivée — enfin! — sur l’île de Baffin. Après un voyage de trente-deux jours, dont la plus grande partie s’est déroulée en mer dans le détroit de Davis, me voici à la dernière étape de mon retour à la maison. Image : Noel Alfonso © Musée canadien de la nature

J’étais très content de rentrer chez moi, après un séjour de trente-deux jours qui s’est déroulé en mer pour la plupart, dans le détroit de Davis, sur un ancien chalutier commercial rééquipé pour servir de laboratoire scientifique. J’étais là à l’invitation de Pêches et Océans Canada, en compagnie d’un équipage et d’officiers groenlandais et danois-féroïens, ainsi que cinq autres Canadiens qui formaient l’équipe scientifique.

Nous étions là pour évaluer la population du flétan du Groenland, l’objectif principal de cette expédition, et pour étudier de manière générale la faune du détroit.

La tête d’un flétan du Groenland allongé sur une table.

Le flétan du Groenland, Reinhardtius hippoglossoides, est le plus abondant poisson prédateur dans l’Atlantique Nord-Ouest depuis l’effondrement de la population de morues (notez sa grande gueule et ses dents acérées). Le principal objectif de ce voyage de recherche était d’évaluer la population du détroit de Davis et sa répartition par taille. Image : Noel Alfonso © Musée canadien de la nature

Un homme portant des pantalons de pêche mesure un poisson, debout devant une table de travail.

Noel Alfonso dans le laboratoire humide aménagé à bord. Image : Noel Alfonso © Musée canadien de la nature

Les inquiétudes que j’exprimais dans un blogue antérieur étaient bien fondées. La mer était très houleuse pendant les premiers jours du voyage. J’ai vu des vagues que j’estime à dix mètres sur la poupe du navire. Les médicaments anti-nauséeux que j’avais étaient inefficaces et le Gravol n’avait d’autre effet que de m’assoupir sur le champ. J’étais extrêmement nauséeux et j’ai effectivement été malade à quelques reprises. En général, toutefois, j’allais assez bien.

En revanche, j’ai eu un peu de mal à m’habituer aux mets traditionnels danois servis à bord. Un souper typique consistait en un sandwich ouvert garni de tranches d’oignon cru, de tomates, de fromage, de moules et de foies de morue. Le fait d’être sur le navire et de travailler des quarts de douze heures, sept jours sur sept, pendant tout ce temps était parfois difficile. Assis dans ma cabine de 6 x 6 pi, je pensais souvent à ma famille et à mes amis à la maison. Cependant, la richesse de la vie marine que j’ai observée compensait amplement les inconvénients.

Illustration d’une drague rouge-verte.

Malacosteus niger. Drague rouge-verte. Cette espèce n’est pas inhabituelle dans le détroit de Davis et se capture à une profondeur de 900 à 1 800 m, et jusqu’à 3 400 m. Image : © Musée canadien de la nature

La pêche au chalut était effectuée sans interruption pour faire le meilleur usage de notre passage dans le détroit de Davis, et pour contribuer à l’objectif de dénombrer la population de flétans du Groenland et étudier la faune de manière générale. Il y avait toujours une équipe scientifique de trois de garde, nuit et jour. Mon quart se déroulait de 6 h à 18 h. L’intervalle entre les pêches variait selon la distance parcourue entre les sites et la profondeur de la pêche. La pêche la plus profonde a atteint 1 500 m, nécessitant plus de vingt minutes pour descendre le filet et jusqu’à quarante-cinq minutes pour le remonter.

Un homme vu de dos mesure deux roussettes de profondeur sur une table.

Contrairement à la plupart des autres requins, les roussettes de profondeur ont une nageoire anale. La biologie de cette espèce, Apristurus profundorum, est presque complètement inconnue. Image : Noel Alfonso © Musée canadien de la nature

La tête d’un poisson, le lussion blanc.

Un spécimen de lussion blanc, Arctozenus risso. Cette espèce remarquable atteint 30 cm et se nourrit de petits poissons, de calmars et de crustacés tels que des crevettes. Image : Noel Alfonso © Musée canadien de la nature

Lorsqu’on montait le chalut à bord, le contenu du filet était déversé dans la zone de traitement sous le pont, où tout – le flétan du Groenland, d’autres espèces de poissons et tous les invertébrés – était pesé et mesuré. Des échantillons d’ADN ont été prélevés sur le flétan du Groenland et certaines espèces de crevettes.

Globalement, cela représente une masse de données que le ministère canadien des Pêches et des Océans utilisera pour gérer la pêche dans le détroit de Davis, dès maintenant et à l’avenir.

Un spécimen de calmar du genre Rossia.

Rossia sp. : ce calmar se nourrit de petits crustacés ainsi que de poissons et de calmars plus petits. Il est à son tour mangé par de plus gros poissons et des mammifères marins. Image : Noel Alfonso © Musée canadien de la nature

J’ignorais que le milieu benthique était si diversifié dans ces eaux froides et obscures. On y trouve des coraux des profondeurs aussi bien petits et délicats que gros et robustes. Les coraux d’eaux froides ne contiennent pas d’algues symbiotiques et ne nécessitent donc aucune lumière du soleil pour vivre. On en trouve dans des profondeurs allant jusqu’à 4 kilomètres!

Des coraux bambou dans un bac en plastique.

Corail bambou, Keratoisis ornate. Ses bouquets denses procurent structure et habitat à d’autres invertébrés et à des poissons. Image : Noel Alfonso © Musée canadien de la nature

Parmi les autres espèces d’invertébrés, on a trouvé des anémones roses, des étoiles de mer, de fausses étoiles de mer et plus d’une douzaine d’autres espèces d’éponges dont la taille variait de celle d’une tasse de café à celle d’un ballon de plage. On y trouve également des isopodes, des amphipodes et de nombreuses espèces de crevettes, de calmars et même de pieuvres! Il est vraiment difficile pour nous humains terrestres d’imaginer le riche écosystème qui se trouve là-dessous, mais il existe et j’ai pris part au travail de le documenter.

Collage : une crevette polaire; un crustacé de l’espèce Steromastis sculpta; un spécimen de corail « bubblegum »; un échinoderme de l’espèce Tremaster mirabilis.

En haut à gauche : Crevette polaire, Sclerocrangon ferox, avec son impressionnant exosquelette. En haut à droite : Une espèce du genre Minuda, possiblement Munida tenuimana, un crustacé des bas-fonds semblable à un homard.
En bas à gauche : Cette espèce de gorgone, appelée corail « bubblegum », Paragorgia arborea, procure avec les autres coraux un habitat pour des invertébrés et des poissons. En bas à droite : Tremaster mirabilis. La biologie de cet échinoderme de grands fonds (du groupe des étoiles de mer et des oursins) demeure peu connue. Images : Noel Alfonso © Musée canadien de la nature

Collage : des ophiures dans un panier; un spécimen de pieuvre à nageoires dans un bac en plastique; un spécimen de pieuvre Bathypolypus arcticus sur une table.

En haut à gauche : des ophiures, Gorgonocephalus sp. Cette étoile de mer insolite est pourvue de raies qui se ramifient pour former ses « bras ». En haut à droite : une pieuvre à nageoires, Cirroteuthis mülleri. Les pieuvres dans ce genre, aussi appelées cirrates, ont reçu le sobriquet de « Dumbo » parce que leurs grandes nageoires ressemblent à l’éléphant volant des bandes dessinées. Elles peuvent atteindre 1,5 m. Leurs biologie et écologie ne sont pas bien connues. Au bas : Bathypolypus arcticus est une espèce de pieuvre d’une grande longévité, à croissance lente, qui vit dans les eaux profondes. Elle se nourrit d’ophiures (en haut à gauche), ce qui est inhabituel pour un céphalopode. Images : Noel Alfonso © Musée canadien de la nature

J’ai rapporté une impressionnante diversité d’espèces pour le musée : 71 spécimens de poissons et 119 invertébrés. Certaines des espèces de poissons, telles que la limace noire (Paraliparis bathybius) et le pailona commun (Centroscymnus coelolepis), étaient des nouveautés dans nos collections arctiques.

De plus, nous allons ajouter des spécimens à des espèces qui n’étaient représentées jusque là par seulement un, deux ou quelques individus. Notre musée conservera les échantillons d’ADN des espèces de poissons que j’ai collectées. Notre collection déjà mondialement réputée de poissons arctiques sera donc encore meilleure, et nous avons ajouté à nos collections d’ADN des tissus provenant d’une région rarement visitée. Somme toute, l’expédition a été très utile !

La tête d’un spécimen de poisson, un pailona commun.

Centroscymnus coelolepis, pailona commun. Cette espèce se trouve à des profondeurs inférieures à 400 m et peut atteindre des zones abyssales de 3 600 m (ce qui est parmi les endroits les plus profonds enregistrés pour une espèce de requin). C’est à la fois un prédateur actif, qui se nourrit de poissons — dont d’autres requins —, de calmars, de pieuvres et de gastropodes, et un charognard qui mange les carcasses de baleines. Nous n’avions pas de spécimen de cette espèce dans nos collections auparavant. Image : Noel Alfonso © Musée canadien de la nature

Texte traduit de l’anglais.

Cet article, publié dans Animaux, Arctique, Collections, Recherche, Sur le terrain, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Expédition au détroit de Davis : une mer houleuse, des sandwichs au foie de morue et un écosystème marin hautement diversifié à étudier

  1. baronrasiel dit :

    Votre blog est tres interesant! tres bon travalle

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s