Odyssée sous-cutanée

La porte automatique s’écarte et je m’engouffre dans la salle d’expositions spéciales au quatrième étage du Musée canadien de la nature. Un calmar géant ouvre le bal d’« Animaux à corps ouvert ». Des animaux marins entiers et des squelettes sont dressés dans la première section de la salle.

Je rejoins la seconde section; là, je suis happé par des scènes féeriques de corps disséqués. Ici, un taureau, tous muscles étendus dans leur splendeur; là, une girafe au galop expose du haut de ses cinq mètres sa parure de muscles cervicaux longilignes; à coté, un chameau, découvert à moitié, hoche la tête dans une posture figée; plus loin, le réseau de vaisseaux sanguins complexe d’une autruche est mis fidèlement au jour.

Les corps plastinés de chameaux dans l’exposition.

De nombreux corps plastinés présentés dans « Animaux à corps ouvert » révèlent de façon unique la constitution de l’organisme. On peut y discerner les organes internes dans le détail. Image : Kamal Khidas © Musée canadien de la nature.

Des organes des dix systèmes de l’organisme sont montrés de façon éloquente. Les systèmes cardiovasculaire et musculaire en particulier sont mis au jour de façon extraordinaire. Fabuleux tous ces corps dévêtus pour être vus sous leur vraie nature!

Vue d’un spécimen du taureau dans l’exposition Animaux à corps ouvert.

Sur ce taureau, comme sur nombre de spécimens exposés dans Animaux à corps ouvert, on peut passer en revue, un atlas d’anatomie en main aidant, les muscles qui constituent l’organisme. Image : Kamal Khidas © Musée canadien de la nature.

J’ai enseigné plusieurs disciplines de la biologie, de la génétique au comportement animal. Lorsque j’enseignais l’anatomie comparée, j’utilisais des ouvrages didactiques et des atlas d’anatomie pour révéler des structures nous renseignant sur la constitution du corps, mais l’observation faite sur de vrais cadavres d’animaux était plus convaincante pour mes étudiants. Anatomie vient du mot grec anatemnein qui veut justement dire disséquer ou couper. Aujourd’hui, je suis responsable des collections de vertébrés du Musée canadien de la nature, lesquelles comptent des millions de parties anatomiques diverses. Aussi ai-je vu et examiné l’être vivant sous toutes ces facettes. Mais je retrouve dans cette exposition une façon unique de révéler la vraie nature des vivants.

Un spécimen d’un autruche, montrant le réseau des capillaires.

Même le réseau des capillaires (vaisseaux sanguins des plus fins) d’une autruche est montré dans Animaux à corps ouvert dans sa forme tridimensionnelle originale…comme si on a simplement soufflé tout le reste des constituants de l’organisme pour ne laisser que ce réseau en place. Chose impossible à faire autrement. Image : Kamal Khidas © Musée canadien de la nature.

Mon enseignement de l’anatomie aurait été encore plus concluant si j’avais eu accès à la plastination, technique utilisée pour préparer les corps présentés dans cette exposition. Parmi les 600 muscles squelettiques que compte le corps, seuls certains pouvaient être aisément discernables sur les spécimens écorchés préalablement congelés que j’utilisais; dans cette exposition ils le sont presque tous. La configuration spatiale des organes internes y est authentique, ce qui permet aussi de bien appréhender les interrelations entre les systèmes de l’organisme.

Une coupe transversale du corps d’un éléphant.

Un des intérêts de la technique utilisée dans Animaux à corps ouvert est que, une fois plastinés, on peut découper les corps en très fines tranches pour révéler des traits anatomiques autrement invisibles. On voit justement en détail les structures internes dans cette coupe transversale d’un éléphant, jusqu’au niveau histologique. Image : Kamal Khidas @ Musée canadien de la nature.

L’apparition de la plastination remonte à 1977 lorsqu’un anatomiste de l’Université de Heidelberg, Gunther von Hagens, songeait à mettre au point une façon plus commode de faire de l’observation d’organes humains in situ. La technique, assez laborieuse, consiste à remplacer par imprégnation toute l’eau et les gras de l’organisme (jusqu’à 70% en fait) par un polymère d’époxy/silicone qui durcira par la suite; ce qui permet d’obtenir un spécimen sec, inodore, manipulable et conservable durablement.

La giraffe présentée dans l’exposition Animaux à corps ouvert.

Des animaux sont présentés sous plusieurs formes. Ici une girafe écorchée côtoie une autre réassemblée grandeur nature à partir d’une série de fines coupes transversales. Image : Kamal Khidas © Musée canadien de la nature

Le mot plastination dérive du grec « plassein » qui veut dire donner forme. Une aubaine pour les anatomistes. La plastination a ouvert des perspectives intéressantes pour plusieurs disciplines, en particulier l’enseignement. De fait, les professeurs d’anatomie humaine en ont grandement bénéficié. La communauté scientifique l’a bien accueillie, comme en témoignent les nombreuses publications scientifiques à ce sujet recensées à ce jour. La technique a fait irruption même dans l’arène publique en 1995 avec « Body Worlds », une exposition sur le corps humain.

Spécimens de deux caribous.

Les corps exposés dans Animaux à corps ouvert ont été montés dans des postures naturelles montrant le mouvement, comme pour ces deux caribous, ou évoquant un certain trait de comportement. Image : Kamal Khidas © Musée canadien de la nature

« Animaux à corps ouvert » est une fascinante leçon d’anatomie! Je vois en fait en elle une conjonction de sciences, de technologie et d’art, et non de l’anatomie pure et simple. Tant de merveilles dans la nature, et si peu de possibilités pour les contempler! Exposition à voir absolument.

Le corps d’un humain dans l’exposition, Animaux à corps ouvert.

La présence d’un humain est une opportunité inespérée pour chacun de pouvoir comparer en détail notre corps à celui des divers animaux exposés. Image : Kamal Khidas © Musée canadien de la nature.

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Un commentaire pour Odyssée sous-cutanée

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