Plastination et taxidermie : quelle alternative pour un musée?

J’ai eu l’occasion dans un blogue précédent de livrer mes impressions générales sur l’exposition « Animaux à corps ouvert » qui se déroule présentement au Musée. J’étais particulièrement subjugué par la technique utilisée pour les besoins de cette exposition, la plastination.

La peau séchée, le squelette entier, et un bocal contenant les organes internes d’une grenouille verte.

Cette grenouille verte (Lithobates clamitans, CMNAR 16855), à l’instar de près d’un million d’autres vertébrés, est conservée au Musée canadien de la nature sous trois formes différentes : peau séchée étalée à plat, squelette entier, et organes internes d’abord fixés au formol puis conservés dans de l’alcool. Image: Kamal Khidas © Musée canadien de la nature

Spécimen d’un mésangeai

Un examen attentif de la face interne de la peau de ce mésangeai (Perisoreus canadensis) et de bien d’autres oiseaux conservés au Musée canadien de la nature permet de décrire des agencements originaux de structures de peaux d’oiseaux, et ainsi de caractériser anatomiquement des taxons. Image: Kamal Khidas © Musée canadien de la nature

Il existe plusieurs méthodes de garde et de conservation des tissus des animaux. Une technique se rapprochant de la plastination est utilisée depuis le début du XXème siècle, la paraffinisation. Elle consiste en l’injection de paraffine dans les tissus mous frais dont on a extrait l’eau au préalable. Mais les résultats en termes de manipulation et de préservation durable sont loin d’égaler ceux de la plastination. Mais qu’elle est donc l’entendue de l’utilisation de cette technique de plastination, particulièrement au sein des musées d’histoire naturelle?

Un bocal contenant les organes du système digestif d’un Loutre de rivière.

Ces organes du système digestif d’une Loutre de rivière (Lutra canadensis, CMNMA 55582) sont conservés au Musée canadien de la nature dans de grands bocaux en verre contenant de l’alcool aux fins d’études anatomiques comparatives. Image : Kamal Khidas © Musée canadien de la nature

Les conservateurs de collections d’histoire naturelle disposent d’une batterie de méthodes de conservation différentes, adaptables selon les besoins d’utilisation et les objectifs spécifiques de conservation. Pour exemple, les collections des vertébrés du Musée canadien de la nature, que je gère en ma qualité de conservateur, comptent des dizaines de milliers de squelettes entiers ou en parties. On y compte aussi presque autant de peaux gardées sous des formes diverses : rondes, plates, naturalisées, au sec, en liquides de préservation, en chambre froide, et en congélateur. Plus d’un million de poissons, d’amphibiens et de reptiles entiers sont conservés en de l’éthanol à 70% ou du formol à 10%, tout comme des organes internes, lesquels en revanche ne constituent en général qu’une petite partie des collections.

Le cryodessicateur du Musée

Ce cryodessicateur du Musée est utilisé pour extraire l’eau de l’organisme. Nos phycologistes l’utilisent le plus souvent pour assécher des sédiments qui souillent des échantillons collectés sur le terrain. Une fois l’opération terminée ils pourront plus facilement dissocier les deux, un peu comme séparer le grain de l’ivraie. Image : Kamal Khidas © Musée canadien de la nature.

Le Musée canadien de la nature dispose également d’un cryodessicateur permettant d’extraire toute l’eau contenue dans un organisme, et ainsi d’obtenir un spécimen sec, toujours d’apparence naturelle et supposément aisément conservable. Des essais ont été effectués il y a une quarantaine d’années pour utiliser la cryodessication comme alternative moins onéreuse à la taxidermie. Nos phycologistes aussi préparent des diatomées de cette façon pour révéler leurs structures internes, un peu comme ce que l’on recherche avec la plastination.

Spécimen naturalisé d’un Merle d’Amérique

Ce Merle d’Amérique (Turdus migratorius), avec son apparence d’oiseau naturalisé, a été en fait conservé dans toute son intégrité, peau, squelette et tous les organes internes compris. Seule l’eau que son corps contenait a été extraite par cryodessication. Il est hélas le seul survivant d’une série préparée au Musée canadien de la nature. Image : Kamal Khidas © Musée canadien de la nature

Toutefois, et contrairement à l’utilisation très commode de spécimens plastinés, celle des spécimens de musées préparés ou conservés avec les méthodes susmentionnées peut imposer quelques contraintes. Les mammifères et les oiseaux préparés par cryodessication étaient rendus alors trop fragiles et cassants pour être manipulés à souhait. De plus, le suintement des graisses à travers leur peau détériore le pelage ou le plumage, et rend les spécimens plus sujets aux attaques des insectes. Des oiseaux préparés de cette façon, seul un Merle d’Amérique a échappé à ces agents de détérioration. Les spécimens en alcool ou en formol posent quelques défis du fait de la dangerosité de ces substances chimiques de préservation, susceptibles de causer de graves problèmes de santé humaine.

La plastination présenterait un grand intérêt notamment pour des expositions pour le réalisme des spécimens plastinés. Les musées gagneraient à l’adopter aussi parce que ces derniers ne requerraient plus aucun entretien. Pourquoi ne l’est-elle pas alors? Est-ce parce que cette technique est inabordable que les musées la boudent quelque peu? Je précise que la préparation de la girafe de « BodyWorlds : Animaux à corps ouvert » a nécessité près de 30 000 personne-heures de travail. Celle d’un éléphant, non exposé au Musée à Ottawa, en a nécessité 65 000. En d’autres termes, si je m’affairais seul à préparer cet éléphant, ça me prendrais 33 ans de travail à temps plein pour achever ce projet. Ce serait alors le seul projet que j’aurais réalisé durant toute ma carrière ! C’est beaucoup trop pour un seul spécimen.

Le spécimen du girafe dans Animaux à corps ouvert.

Le specimen du girafe dans l’exposition BodyWorlds: Animaux à corps ouvert, au Musée canadien de la nature. Image : Amy Zambonin © Musée canadien de la nature.

Plus adaptée pour les besoins de l’enseignement de l’anatomie générale, la plastination n’est donc pas utilisée dans les musées d’histoire naturelle. Il existe tout de même un point commun entre ce qui est obtenu avec plastination et taxidermie au musée : alors que dans le premier cas la peau est délaissée pour montrer la configuration structurelle originale des organes internes du corps; au musée, des animaux sont reconstitués avec leur peau de façon artistique et souvent théâtrale pour les exposer sous forme de spécimens naturalisés. Ainsi, les spécimens ne sont plus de simples cadavres dans ces deux cas mais des créatures auxquelles on a réinsufflé vie et montrées dans toute leur splendeur pour l’appréciation et le profond respect du vivant.

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