Le travail de terrain : un jeu qui en vaut la chandelle

Avant mes voyages en Amérique centrale, on me demande presque toujours si je visiterai un pays tropical aux plages paradisiaques et au soleil omniprésent. Eh bien non! Et c’est ce que j’aime! Généralement, mes destinations sont des zones montagneuses, humides et fraîches couvertes de forêts de nuages, lesquelles sont normalement arrosées de pluies abondantes à partir de deux heures de l’après-midi. Ce n’est pas au goût de tous, je sais; mais pour moi, c’est le paradis!

Trois hommes devant une maison au flanc d'une montagne.

Notre hébergement entouré par la forêt à Vega Del Volcan, sur les pentes du volcan Tacana. San Marcos, au Guatemala, à 2600 m d’altitude. Photo : © Jose Monzon

En juin, je suis parti d’Ottawa pour le Guatemala. C’était mon cinquième voyage dans ce pays si diversifié d’Amérique centrale. Je pensais aussi que c’était le dernier. J’avais collecté, dans toutes les grandes régions du pays, une diversité de spécimens de charançons (coléoptères) et constitué une collection représentative de sorte qu’un autre voyage m’apparaissait superflu. Mais je me trompais. La découverte de trois nouvelles espèces au cours de mon dernier voyage me le prouva.

1. Des némonychides au Guatemala
Les némonychides forment une famille primitive de charançons qui se subdivise en un groupe nord-américain associé avec les pins et un groupe sud-américain associé aux araucarias du Chili. Au cours des dernières années, on a collecté quelques spécimens du genre Atopomacer sur des pins au Mexique, et sur un étrange conifère du genre Podocarpus au Panama, au Costa Rica et au Honduras. On n’avait jamais recensé de némonychides au Guatemala, du moins pas avant mon dernier voyage. À deux endroits, nous avons repéré des Podocarpus et nous sommes demandés si l’on ne trouverait pas des némonychides dans la couche de feuilles mortes sous ces arbres. Et bien sûr, nous avons recueilli des Atopomacer aux deux endroits. On ne sait pas encore si ces spécimens font partie d’une espèce nouvelle ou d’une espèce déjà connue. C’est en disséquant leurs structures internes, notamment les organes génitaux mâles que nous pourrons le déterminer.

Un coléoptère en gros plan.

Voici peut-être une nouvelle espèce de némonychide du genre Atopomacer. On peut voir qu’il s’agit d’un mâle à l’appendice en Y se trouvant au milieu de ses pattes avant. Près de Zacapa, au Guatemala.
Photo : François Génier © Musée canadien de la nature

2. Des Cylindrocopturus sur un cactus
Les cactus forment un groupe de plantes grasses à épines dont l’aire de distribution originale se limite à l’Amérique du Nord, l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud. L’une des espèces les plus étranges est un cactus arborescent faisant partie du genre Pereskia. Je ne connaissais aucun charançon associé à un Pereskia en dehors de l’Amérique du Sud, mais lorsque nous avons découvert des arbres de ce genre près de la ville de Zacapa, au sud du Guatemala, nous avons tenté de repérer des charançons. En quelques minutes, nous avons recueilli plusieurs spécimens relativement gros appartenant au genre Cylindrocopturus, un groupe normalement associé à de nombreuses autres familles de plantes. En poursuivant notre recherche, nous avons obtenu une bonne récolte. Je suis presque certain qu’il s’agit d’une espèce nouvelle et qu’elle est la première espèce associée à un Pereskia découverte en Amérique centrale.

Un coléoptère en gros plan.

Il s’agit peut-être d’une nouvelle espèce de charançon du genre Cylindrocopturus vivant sur un cactus primitif du genre Pereskia. À Zacapa, au Guatemala. Photo : François Génier © Musée canadien de la nature

3. Une nouvelle espèce de Theognete (c’est aussi mon pseudo sur Twitter)
La faune de charançons vivant dans la couche de feuilles mortes des forêts tropicales semble infinie, c’est du moins ce que j’en suis venu à penser au terme de ce voyage. Au début du XXe siècle, un britannique spécialiste des charançons nommé George Champion a décrit un genre qu’il a nommé Theognete. Il possédait deux spécimens, un du Mexique et l’autre du Guatemala. Même s’ils provenaient de régions éloignées l’une de l’autre, il considéra qu’il avait affaire à la même espèce qu’il baptisa Theognete laevis. En grande partie grâce à mes travaux des 25 dernières années au Musée canadien de la nature, nous savons que Theognete est beaucoup plus diversifié, avec plus de 90 nouvelles espèces que j’ai moi-même décrites et une quinzaine d’autres attendant une description officielle et une appellation. Ce qui était alors apparu comme une espèce unique et rare est maintenant connue comme un des habitants les plus communs et les plus diversifiés des couches de feuilles mortes des forêts de nuages d’Amérique centrale. Peut-on considérer que l’on a fait le tour de la question?  Non. Ce dernier voyage s’est révélé prometteur en ajoutant au moins quatre nouvelles espèces à une liste qui ne cesse de s’allonger. Il semble que chaque zone forestière que nous explorons, même si elle est située à quelques kilomètres seulement de la précédente, nous livre de nouvelles espèces appartenant à ce genre.

Un coléoptère en gros plan.

Une autre nouvelle espèce de charançon vivant dans la couche de feuilles mortes et appartenant au genre Theognete. On recense jusqu’à présent plus de 100 espèces dans ce genre. À Quiche, au Guatemala. Photo : François Génier © Musée canadien de la nature

Les spécimens que nous collectons peuvent représenter de nouvelles espèces et venir ainsi allonger la liste déjà bien remplie de la diversité des formes de vie sur Terre. Ils permettent aussi de tester des hypothèses de liens de parenté en étudiant la conformité aux classifications existantes et d’accroître nos connaissances sur les plantes hôtes, les habitats, les aires de distribution et l’évolution de certains traits. Parmi les milliers de spécimens collectés au cours de cette expédition, trois groupes seulement illustrent à quel point le travail de terrain est important. Je pourrais donner plusieurs autres exemples. Ce sont ces passionnantes découvertes qui aiguisent ma passion pour le travail de terrain et m’incitent à saisir toutes les occasions de retourner dans « mon paradis ». Oui, le jeu en vaut vraiment la chandelle!

Une impressionnante forêt de chênes moussus à Las Majadas. Bob Anderson et ses collègues ont été les premiers à collecter des spécimens d’insectes dans les couches de feuilles mortes des forêts de Huehuetenango, au Guatemala, à 3000 m d’altitude. Photo : © Jose Monzon

Une impressionnante forêt de chênes moussus à Las Majadas. Bob Anderson et ses collègues ont été les premiers à collecter des spécimens d’insectes dans les couches de feuilles mortes des forêts de Huehuetenango, au Guatemala, à 3000 m d’altitude. Photo : © Jose Monzon

Un scientifique et son guide guatémaltèque.

Bob Anderson et Esteban Matías, le guide local de Todos Santos, au site non volcanique le plus élevé du Guatemala, à La Torre, Aldea Xemal, à 3900 m d’altitude. Photo : © Jose Monzon

Au cours de cette expédition au Guatemala, Bob Anderson avait pour compagnons Zack Falin, gestionnaire des collections d’insectes à l’Université du Kansas, et Jose Monzon, naturaliste, guide et photographe guatémaltèque hors pair.

Texte traduit de l’anglais.

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