Alors, comment savoir qu’on a découvert une nouvelle espèce?

Pour la plupart des gens, la découverte d’une nouvelle espèce évoque quelque chose de rare et d’inhabituel, comme une créature vivant au coeur d’une forêt tropicale ou un autre dinosaure mis au jour dans les badlands de l’Ouest canadien. Pourtant, ce type de découverte ne représente qu’une infime portion des quelque 15 000 nouvelles espèces décrites chaque année dans le monde par les scientifiques. De temps à temps, il est bon de faire connaître une découverte sortant de l’ordinaire (sans être un dinosaure, ni un lien manquant, ni un primate, ni une quelconque pieuvre des profondeurs) qui concerne un habitat méconnu. J’espère que ce billet saura faire mieux comprendre l’importance que revêtent l’exploration et la description du monde naturel et les efforts que ce travail requiert.

C’est dans ce but que je vous fais part de mon expérience dans l’identification et la description d’une nouvelle espèce de bivalve d’eau profonde découverte dans l’Atlantique au large du Canada.

En 1985, Jean-Marc Gagnon fait des ajustements à une caméra.

Jean-Marc Gagnon en 1985, en train de faire les derniers ajustements à la caméra Deep-Sea avant la plongée du PISCES IV. Image : © Roy C. Ficken, Memorial University of Newfoundland.

Pour mieux comprendre les différentes étapes de cette réalisation scientifique, il nous faut remonter au 10 décembre 1984, alors que je commençais mes études de Ph. D. à l’université Memorial de Terre-Neuve à St. John’s. Ce jour-là, je découvrais la coquille unique d’un étrange bivalve (d’environ 12 cm de longueur) dans un échantillon prélevé au hasard dans le lit d’un profond fjord le long de la côte sud de Terre-Neuve. Cela ressemblait un peu à une coquille Saint-Jacques. À cette époque, je travaillais sur les vers marins et je ne m’y suis pas attardé. Environ six mois plus tard, j’ai eu l’occasion de replonger au même endroit à bord du submersible de recherche PISCES IV.

Mise à l’eau du submersible PISCES IV.

Mise à l’eau du submersible PISCES IV dans le principal bassin de la baie d’Espoir, à Terre-Neuve, le 26 juin 1985. Image : © Roy C. Ficken, Memorial University of Newfoundland

C’est alors que nous avons découvert un grand nombre de ces bivalves aux allures de pétoncles fixés à des parois rocheuses exposées à partir d’environ 400 m jusqu’au fond du fjord, soit à peu près 800 m. Nous avons réussi à collecter un spécimen vivant grâce au bras hydraulique de notre véhicule sous-marin.

En effectuant des comparaisons morphologiques sommaires avec des espèces déjà décrites, nous en avons déduit (Gagnon & Haedrich, 2003) qu’il s’agissait de la lime géante européenne nommée Acesta excavata. Nos conclusions se fondaient sur l’étude de seulement deux spécimens provenant du fjord de Terre-Neuve et de quelques représentants de l’espèce européenne. (Au fait, ces bivalves sont des parentes éloignées des pétoncles et ne sont pas du tout reliées aux bénitiers des eaux tropicales de la Grande Barrière de corail.) Mais ce qui est le plus intéressant dans cette découverte c’est que cette lime géante n’avait jamais été observée dans le nord-ouest de l’Atlantique (c’est-à-dire au nord des Antilles et du golfe du Mexique).

Vue d’une communauté des bivalves et des éponge à la base d’une paroi rocheuse.

Vue d’une communauté de ces bivalves fixées à la base d’une paroi rocheuse sous-marine dans le principal bassin de la baie d’Espoir à une profondeur de 780 m. Les flèches rouges indiquent les limes géantes. Les masses blanches sont des éponges et les autres créatures sont des anémones seules ou en colonies. Image : Jean-Marc Gagnon © Jean-Marc Gagnon.

Maintenant, reportons-nous en 2007, quand Ellen Kenchington, Ph. D., une collègue de Pêches et Océans Canada à Dartmouth, en Nouvelle-Écosse, a communiqué avec moi pour m’informer qu’ils avaient trouvé beaucoup de ces fameux « Saint-Jacques » dans le Gully, qui longe le talus continental de la plateforme Néo-Écossaise, à bord du véhicule téléguidé ROPOS. Un examen rapide est venu confirmer qu’il s’agissait bien du même groupe de bivalve, mais la question suivante se posait : « Est-ce bien la même espèce? »

Pour y répondre, il fallut attendre sept ans et effectuer des analyses ADN ainsi que des études comparatives des bivalves. Dans mon prochain billet, je décrirai certaines des étapes qu’a nécessité l’identification de cette nouvelle espèce de lime géante.

Texte traduit de l’anglais.

A propos Jean-Marc Gagnon

Curator, Invertebrate Section, Canadian Museum of Nature. Conservateur, Division des invertébrés, Musée canadien de la nature. President, Society for the Preservation of Natural History Collections (2010-2012) (www.spnhc.org)
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