Pourquoi se réjouir de la découverte d’une nouvelle espèce dans l’océan?

Dans mon premier blogue, j’ai exposé les circonstances de la découverte d’une nouvelle espèce de lime géante dans le nord-ouest de l’Atlantique en collaboration avec mes collègues de Pêches et Océans Canada. J’insiste sur ce point : le fait de donner un nom à un spécimen (qui est un volet de la taxonomie) est un processus dynamique. Bien que nous nous efforcions de faire le tour des études scientifiques et d’observer autant de spécimens possible, il arrive qu’un nouvel examen ou de nouvelles données nous conduisent à une conclusion différente.

Dans le cas de notre lime géante, il nous fallait plus de spécimens provenant de nos eaux pour les comparer à l’espèce européenne (à laquelle nous pensions que notre spécimen original appartenait) mais aussi plus de spécimens européens. Nous en avons donc emprunté de trois musées d’histoire naturelle en Belgique, en Norvège (Bergen) et au Danemark (Copenhague). Nous avons envoyé un étudiant diplômé au Smithsonian et à l’American Museum of Natural History. Nous avons obtenu de nouveaux spécimens du Gully (une aire marine protégée) et de la zone du Bonnet flamand (au nord-est du Grand Banc de Terre-Neuve, en collaboration avec une équipe espagnole).

Vue de près de la lime géante observée dans le Gully.

Vue de près de la lime géante observée dans le Gully à une profondeur d’environ 1200 mètres, en utilisant le ROPOS ROV. Le spécimen en haut de l’image est un corail solitaire, Desmophyllum sp. Image: Ellen Kenchington © MPO – Dartmouth.

Finalement, nous avons obtenu les images de 152 spécimens à des fins d’analyse morphologique.

Le problème avec les limes géantes c’est que la plupart d’entre elles ne présentent pas énormément de traits morphologiques distinctifs. De forme ovale, leur coquille possède une charnière plutôt simple, une fossette ligamentaire oblique en forme de V (visible à la figure 2 en haut à droite) et des nervures radiales très peu prononcées du côté externe des valves. En conséquence, il est très difficile de comparer les espèces en se fondant sur les données morphométriques traditionnelles (comme la longueur de la coquille par rapport à sa largeur, la longueur de la charnière, etc.)

Vue externe et interne d’un spécimen de la nouvelle espèce de lime géante.

Valve gauche (vue externe et interne) d’un des paratypes de la nouvelle espèce de lime géante (numéro de catalogue : CMNML 097159.1), collecté au sud-ouest du Bonnet Flamand. Image Lindsay Beazley © MPO – Dartmouth.

Nous avons donc eu recours à une méthode statistique relativement récente appelée « analyse de forme », grâce à laquelle on peut décrire la forme (le contour) de chaque coquille et la comparer quantitativement avec les coquilles d’autres espèces et avec celles de la même espèce.

Cette analyse — il faut plusieurs mois pour acquérir les images, extraire les données de la forme 2D et effectuer les comparaisons — a confirmé que les spécimens adultes (c.-à-d. à l’état non larval) trouvés dans le nord-ouest de l’Atlantique sont très semblables à ceux du nord-est de l’Atlantique. Si nous disposions uniquement de ces données, nous conclurions probablement que nos spécimens sont au moins marginalement représentatifs de la lime géante européenne et ne peuvent être considérés comme appartenant à une espèce distincte. Heureusement, les collègues du MPOont été en mesure de prélever des tissus frais sur des spécimens nouvellement collectés dans le nord-ouest de l’Atlantique en vue d’obtenir leur code barres de l’ADN.

Un spécimen de lime géante fraîchement collecté, montrant les tissus mous orange vif à l’intérieur

Un spécimen de lime géante fraîchement collecté dans le nord-ouest de l’Atlantique (no de catalogue CMNML 097157.1), montrant les tissus mous orange vif à l’intérieur des deux valves. Image: Lynne Anstey © DFO-Dartmouth.

On a alors comparé ces données aux codes barres publiés de la lime géante européenne, ainsi que de deux espèces du golfe du Mexique et de deux autres du nord-est du Pacifique. Résultat : la différence génétique observée est amplement suffisante pour classer nos spécimens dans une nouvelle espèce. Nous l’avons appelée Acesta cryptadelphe, qui signifie « soeur cryptique », en raison de leur forte ressemblance morphologique avec l’espèce européenne.

Nous aboutissons donc avec une nouvelle espèce. Mais pourquoi nous en réjouir? On sait qu’il reste sur la planète quantité d’espèces à découvrir. Dans un environnement comme les profondeurs marines, seule une infime fraction des formes de vie a été décrite. Beaucoup de noms d’espèces attribués à des organismes ne sont peut-être pas exacts et peuvent faire croire qu’il s’agit d’une espèce connue alors que ce n’est pas le cas. Cette nouvelle espèce cryptique de lime géante du nord-ouest de l’Atlantique en est un bon exemple. Si nous voulons connaître et protéger notre biodiversité marine, nous devons savoir de quoi elle se compose. De fait, le Gully a été désigné aire marine protégée en mai 2004 en raison de sa biodiversité. Et cette étude montre que nous en sommes aux balbutiements.

Texte traduit de l’anglais.

Lisez le blogue précédent de Jean-Marc par rapport à l’histoire de la lime géante.

Alors, comment savoir qu’on a découvert une nouvelle espèce?

A propos Jean-Marc Gagnon

Curator, Invertebrate Section, Canadian Museum of Nature. Conservateur, Division des invertébrés, Musée canadien de la nature. President, Society for the Preservation of Natural History Collections (2010-2012) (www.spnhc.org)
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