Comment garde-t-on les squelettes propres? En crachant dessus!

Dans un billet précédent de ce blogue, j’avais mentionné brièvement la zooarchéologie en tant que discipline académique et signalé mon désir de favoriser la recherche en zooarchéologie au Musée canadien de la nature. Nous avons déjà été le siège du Centre de recherche en zooarchéologie (CRZ) qui a été opérationnel de 1972 jusqu’en 1996. Le Musée conserve toujours les fragments de squelette d’excellente qualité réunis par le CRZ à des fins de comparaison.

Avec plus de 4 500 spécimens, représentant plus de 95 % des espèces d’oiseaux et de mammifères connues au Canada, la collection d’ostéologie comparative du Musée est un outil de recherche inestimable pour effectuer des travaux d’archéologie au Canada.

Divers squelettes d’ongulés assemblés et disposés en rangée dans une salle de conservation du Musée.

Des squelettes d’ongulés d’Amérique du Nord dans la collection d’ostéologie, y compris (de gauche à droite) un orignal,(Alces alces), un bison jeune et adulte (Bison bison), un boeuf musqué (Ovibos moschatus), et une antilocapre (Antilocapra americana). Image : Roger Baird © Musée canadien de la nature

Depuis que le CRZ a été démantelé, les spécimens ostéologiques – l’ostéologie étant l’étude des os – sont devenus une ressource sous-utilisée au Musée. Puisque j’ai moi-même une expérience de recherche en zooarchéologie, cette situation me désole. Je me suis donc donné la mission de changer les choses. Une partie du plan pour ressusciter le programme de recherche en zooarchéologie ici à Ottawa implique d’agrandir la collection d’ostéologie en y ajoutant de nouveaux spécimens. J’aimerais accroître la représentation d’espèces canadiennes, et aussi élargir la portée de la collection au-delà de l’Amérique du Nord.

Collage : une pièce remplie de cabinets en métal; un crâne de morue assemblé, le crâne en plan rapproché d’un bison d’Amérique.

Vue de la salle d’ostéologie comparative à l’installation de la recherche et des collections du musée à Gatineau au Québec. Tous ces cabinets contiennent des squelettes qui pris ensemble représentent tous les principaux groupes de vertébrés du Canada. À gauche : le crâne d’une morue (Gadus morhua), monté de manière à ce que les os distincts soient clairement visibles. Les poissons ont des squelettes très compliqués, particulièrement le crâne; les spécimens comme celui-ci sont donc essentiels à l’enseignement et à l’identification. À droite : tête du squelette monté d’un bison d’Amérique adulte (Bison bison) dans la collection d’ostéologie de la section de zoologie des vertébrés, avec le squelette d’un orignal (Alces alces) visible en arrière-plan. Images : Scott Rufolo; Roger Baird © Musée canadien de la nature

Les zooarchéologues utilisent les collections ostéologiques comme références pour permettre d’identifier les os d’animaux mis au jour sur des sites archéologiques, avec comme objectif ultime de mieux comprendre la relation entre les humains et les animaux au fil du temps et dans divers contextes culturels. Pour m’aider à préparer l’ajout de spécimens à notre ostéothèque, j’ai récemment assisté à un atelier et à une conférence en Angleterre portant sur la conservation de fragments ostéologiques.

Intitulé « Collections d’ossements : utilisation, conservation et connaissance des fragments ostéologiques dans les musées », l’événement a été le lieu de discussions sur les méthodes de squelettiser les carcasses. Il donnait également une formation pratique sur diverses techniques de nettoyage et d’entretien des spécimens d’os une fois que le squelette est retiré des tissus mous qui l’entourent. Je garderai la discussion sur la préparation d’un squelette à partir d’une carcasse fraîche pour un billet ultérieur, et partagerai plutôt ici quelques-uns des conseils que j’ai appris sur le nettoyage des os.

Des os de chevreuils conservés dans les tiroirs d’un cabinet de collection.

Un cabinet rempli d’os : des squelettes de cerfs dans la collection comparative. Image : Scott Rufolo © Musée canadien de la nature

Une fois entreposés, les os se couvrent de poussière ou accumulent des dépôts huileux sur la surface provenant des huiles souvent naturellement présentes dans les spécimens à la suite du décharnement initial. Si ces débris de surface sont laissés en place pour de longues périodes de temps, ils peuvent altérer la chimie de l’os et endommager son intégrité structurelle.

À l’atelier, nous avons appris l’art du nettoyage d’un spécimen en procédant par étapes, commençant d’abord par l’utilisation d’agents et d’outils doux, pour passer ensuite au besoin à des traitements plus durs – mais souvent plus efficaces.

Le brossage et l’utilisation d’aspirateurs spécialisés pour les musées ont réglé l’accumulation générale de poussière, mais les saletés plus coriaces causées par des débris de l’air ont nécessité des produits spécialisés dans la conservation. Nous avons utilisé une éponge en latex et une gomme-bâton d’enlevage, qui agissent comme des pièges moléculaires pour retirer la matière particulaire.

Pour les couches épaisses de substances solidifiées telles que la graisse d’os, nous avons eu recours à des solutions d’alcool dilué et des détergents industriels. Il faut toutefois limiter l’utilisation de ces derniers, car ils peuvent endommager certains spécimens en les déshydratant.

Collage : un crâne de babiroussa noirci par la saleté; le même crâne plus clair, après le nettoyage.

À gauche : le crâne d’un babiroussa (Babyrousa sp.) avant le nettoyage. Collecté à la fin du 19e siècle et entreposé sur une étagère à l’air libre pendant des décennies sans traitement, ce spécimen était noir de poussière accumulée. À droite : le même crâne après mon nettoyage préliminaire à l’atelier. Il n’est peut-être pas encore digne d’être exposé, mais il a certainement fière allure par rapport à son état antérieur! Images : Scott Rufolo © Musée canadien de la nature

Le conseil-surprise de l’atelier : utilisez la salive! Les enzymes dans la salive qui aident à décomposer les aliments fonctionnent également bien sur la graisse d’os et les composants organiques de la poussière, et ils ne détériorent pas l’os.

Avant de sortir les solutions détergentes, donc, les participants de l’atelier ont humecté des écouvillons avec leur propre salive et les ont utilisés pour s’attaquer aux accumulations tenaces. Dans un certain nombre de cas, la salive à elle seule était suffisante pour nettoyer la surface de l’os. Mais contrairement à ce que le titre de mon billet laisse entendre, nous avons tous eu la politesse de ne pas cracher directement sur nos spécimens d’os!

Des insectes épinglés dans des boîtes de collection.

Durant la visite offerte aux participants de la conférence, nous avons vu une collection de coléoptères recueillis par Charles Darwin lors de ses études à l’Université de Cambridge. Image : Scott Rufolo © Musée canadien de la nature

La conférence ayant lieu au Musée universitaire de zoologie à Cambridge, les participants ont également eu droit à une visite du musée. Je vous laisse avec les photos de quelques-uns des trésors que contiennent les collections du Musée universitaire de zoologie. Jusqu’à la prochaine fois!

Un oeuf fêlé sur lequel sont inscrits le nom C. Darwin et des chiffres.

Charles Darwin a recueilli cet œuf d’oiseau (qui appartient à une des espèces de tinamou de l’Amérique du Sud) portant encore sa signature. La craque – gracieuseté encore une fois de M. Darwin – est survenue lorsque l’œuf a été placé dans son contenant d’origine à bord de l’HMS Beagle, le navire qui a emmené Darwin sur ses périples dans l’hémisphère sud au cours desquels sa théorie de l’évolution a commencé à prendre forme. C’est le seul oeuf collecté pendant le voyage qui a survécu. Image : Scott Rufolo © Musée canadien de la nature

Collage : un squelette de dronte assemblé; le crâne et la mâchoire d’un tigre de Tasmanie disposés dans une boîte de collection.

À gauche : un des grands trésors ostéologiques du Musée universitaire de zoologie est ce squelette presque complet d’un dronte. Le dronte (Raphus cucullatus), que l’on trouvait autrefois à Maurice sur les îles des Mascareignes dans l’océan Indien, est un parent disparu du pigeon. À droite : figurant au côté du dronte à titre de symbole célèbre de la disparition, le tigre de Tasmanie ou thylacine (Thylacinus cynocephalus) est également représenté dans les collections ostéologiques de Cambridge. Ici on peut voir la mâchoire et le crâne d’un tigreau qui sont assez précieux, car les exemples de jeunes individus de cet animal sont rares. Images : Paul Tucker © Musée universitaire de zoologie, Cambridge (squelette de dronte); Scott Rufolo © Musée canadien de la nature (crâne du tigre de Tasmanie)

Texte traduit de l’anglais.

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2 commentaires pour Comment garde-t-on les squelettes propres? En crachant dessus!

  1. Ping : Des poissons et des hommes…une étude de poissons fossiles en Éthiopie | Le blogue du Musée canadien de la nature

  2. Très intéressant à lire, et bon courage dans votre mission !

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