L’évaluation de l’état de la tortule méridionale : Un récit inachevé

C’est fascinant d’étudier une espèce rare et c’est une tâche qui implique souvent un travail de détective très gratifiant. Depuis quelque temps, j’enquête sur une espèce de mousse rare pour le COSEPAC (Comité sur la situation des espèces en péril au Canada).

C’est le mandat des autorités en matière d’espèces rares telles que le COSEPAC d’établir la liste des espèces qui peuvent être à risque. Elles font appel à des spécialistes pour recueillir des renseignements afin de leur permettre de décider si, et dans quelle mesure, ces espèces sont menacées de disparition. En tant que conservatrice en botanique du musée, je rencontre ces fins limiers lorsqu’ils viennent consulter nos collections pour des renseignements sur les espèces ciblées. Et en tant qu’auteure d’un rapport de situation pour le COSEPAC, je suis souvent moi-même sur la piste d’espèces ciblées.

Jennifer Doubt observe une plante conservée à plat sur une feuille.

Jennifer Doubt examine un spécimen végétal dans l’Herbier national du Canada au musée. Image: Martin Lipman © Musée canadien de la nature

En 2013, j’ai soumissionné avec deux coauteurs pour écrire un rapport de situation sur la tortule méridionale (Tortula porteri). Au Canada, cette mousse pousse seulement en Ontario, seulement sur des pierres calcaires (et leurs cousines les dolomies) et seulement dans les régions peuplées de vignobles où les hivers sont tempérés.

Gros plan d’un amas de tortule méridionale sur une roche.

La proie rare : gros plan de la tortule méridionale. Image: Jennifer Doubt © Canadian Museum of Nature.

Le conservateur et fondateur de l’Herbier national du Canada, John Macoun, a recueilli la première collection canadienne connue de la tortule méridionale sur l’île Pelée (presque l’extrême pointe méridionale de l’Ontario) en 1882. Entre 1882 et 2013, elle a également été recueillie sur l’île Middle tout près, et dans la péninsule du Niagara. La preuve vient de spécimens de référence de l’Herbier national du Canada et d’autres collections nord-américaines provenant du réseau des herbiers scientifiques.

Gros plan d’un spécimen de mousse et d’une étiquette de collection de 1882.

John Macoun a recueilli ce spécimen (CANM 197807) de tortule méridionale sur l’île Pelée. Une étiquette de spécimen (CANM 197808) provenant d’une de ces collections révèle son écriture. Ses mousses sont conservées dans l’Herbier national du Canada au musée. Image : Jennifer Doubt © Musée canadien de la nature.

Ces spécimens nous ont permis à moi et à mes collaborateurs de reconstituer vraisemblablement l’aire de distribution et l’abondance de la tortule méridionale au cours des 100 dernières années. Ces spécimens nous ont également permis de planifier une fructueuse (et amusante) recherche sur le terrain en 2014 pour obtenir des renseignements actuels.

Avec l’aide d’autres botanistes (plus il y a d’yeux qui scrutent le sol et plus il y a d’expérience locale, mieux c’est!), nous avons revisité des lieux où aucun botaniste spécialisé dans l’étude des mousses (ou bryologiste) n’avait fait de collecte depuis au moins 50 ans. Nous avons consigné la quantité de tortule méridionale repérée (ou non), les conditions qui définissaient son habitat et la présence de menaces.

Six personnes, y compris Jennifer Doubt, se tiennent près d’une clôture.

Ça prend une équipe! En mai 2014, Doubt et ses collègues botanistes prennent une pause avant de chercher la tortule méridionale le long de la rivière Niagara (de gauche à droite) : Albert Garofalo, Corey Burant, Jennifer Doubt, Linda Ley, Allan Aubin, Leanne Wallis. Image : Jennifer Doubt © Musée canadien de la nature.

Grâce à une nouvelle compréhension de ses compagnonnages et préférences, nous avons cerné d’autres endroits qui semblaient des habitats potentiels pour la tortule méridionale et les avons visités eux aussi…jusqu’au moment où il fallût retourner au musée.

Une femme dans une forêt s’accroupit pour examiner de près un affleurement rocheux.

Linda Ley, coauteure du rapport de situation sur la tortule méridionale, examine un affleurement rocheux pour des signes d’une plante rare lors d’un repérage dans la région du Niagara. Image : Jennifer Doubt © Musée canadien de la nature.

C’est dans le labo et au bureau que l’aventure du travail sur le terrain acquiert son importance pour les autres. Nous avons examiné les spécimens recueillis et compilé les résultats des travaux et des recherches préliminaires sur la tortule méridionale pour rédiger un rapport de situation du COSEPAC. Au printemps de 2015 a commencé une longue période d’examen. Tous les membres du COSEPAC avaient la chance d’émettre des commentaires. À présent, la période d’examen tire à sa fin avec la mise en branle du troisième de trois rounds.

Entre-temps, mes collègues et moi-même sur le sous-comité des spécialistes des mousses et des lichens, de concert avec des experts qui connaissent les habitats des espèces et les affectations des terres, avons collaboré à une évaluation détaillée des menaces. Les renseignements dans le rapport ont été évalués soigneusement par rapport aux critères que le COSEPAC utilisera à terme pour formuler ses recommandations, afin de relever les renseignements qui doivent être clarifiés ou supprimés. Enfin, nous avons rédigé une recommandation préliminaire sur la manière d’appliquer les critères dans le cas précis de cette petite mousse.

Un affleurement rocheux recouvert de mousses.

Cet affleurement rocheux dans la péninsule du Niagara abrite de nombreuses espèces de mousses, dont la tortule méridionale (au centre de la photo). Image : Jennifer Doubt © Musée canadien de la nature.

Dans peu de temps—probablement en avril—le rapport de situation révisé (et re-re-révisé!) sur la tortule méridionale figurera à l’ordre du jour, avec les rapports sur les poissons, les mammifères terrestres, les reptiles et plus encore…à la « grande table » de réunion du COSEPAC pour l’évaluation des espèces. Une discussion réfléchie et un vote donneront lieu à une recommandation sur l’état de la situation. Les dernières recommandations sont toujours rendues publiques par communiqué de presse.

Saviez-vous que les réunions d’évaluation et celles des sous-comités du COSEPAC sont ouvertes à tous? Ces dernières années, la réunion d’automne s’est tenue à Ottawa alors que celle du printemps a lieu ailleurs au Canada. Les dates et lieux des réunions à venir du COSEPAC sont affichés sur le site Web de l’organisme.

Peut-être serez-vous la petite souris dans la salle lorsqu’on discutera de la tortule méridionale! Le comité demande seulement que tous présents respectent la confidentialité des discussions, dans le but de favoriser une discussion ouverte et obtenir les meilleurs résultats impartiaux.

Cet article, publié dans Collections, Découverte et étude des espèces, Plantes et algues, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s