Le métabolisme d’un musée

Voici ma définition préférée d’un musée : un organisme qui ingère sans ne jamais excréter1. Cette métaphore biologique vient parfois souligner le fardeau des conservateurs et des gestionnaires de musée toujours à la recherche d’espace pour abriter leurs collections grandissantes. Mais elle ne raconte qu’une partie de l’histoire.

Bien sûr, tous les musées collectent des objets, mais ils font beaucoup plus que cela. Attardons-nous à certains principes de base des musées d’histoire naturelle. Chaque année, les scientifiques découvrent et décrivent quelque 15 000 espèces de plantes et d’animaux2 et une centaine de nouveaux minéraux3. En 2015, les scientifiques du Musée canadien de la nature ont décrit 34 nouvelles espèces.

Vue agrandie d’un cristal de arisite-(Ce).

Le cristal principal dans cette photo est un nouveau minéral, arisite-(Ce), provenant de Namibie (juin 2010). Il a été découvert par Paula Piilonen, Joel Grice, Ralph Rowe et Bob Gault. Le champ de visée est de 2 mm. La photo a été prise par William Lechner, coauteur de l’article décrivant le nouveau minéral. Vous pouvez lire l’article complet (en anglais). Image : William Lechner © William Lechner

Pour chaque découverte et chaque recherche, on choisit le spécimen qui sera le meilleur représentant de l’espèce, souvent le premier trouvé. C’est le spécimen-type. Pour qu’une nouvelle espèce soit acceptée comme telle par la communauté scientifique, il faut publier un article la décrivant dans une revue à comité de lecture et conserver le spécimen-type dans un musée.

En plus du spécimen-type soigneusement conservé, il existe souvent bien d’autres spécimens de la même espèce collectés au même moment et au même endroit. On offre souvent ces autres bons exemples de l’espèce à d’autres musées en vue de partager les connaissances et d’assurer la préservation des spécimens. En plus « d’ingérer » les essentiels spécimens-types, les musées d’histoire naturelle conservent donc d’autres spécimens sur lesquels se fondent des milliers de recherches scientifiques dans le monde entier.

Les collections d’histoire naturelle ne cessent de croître. Selon un sondage du Musée canadien de la nature, les 17 grands musées d’histoire naturelle au Canada ont accru leurs collections de 35 millions à près de 38 millions d’objets depuis 2014–2015.

Un homme fouille dans un tapis de feuilles mortes à l’aide d’une truelle.

Robert Anderson, entomologiste du Musée, a effectué récemment un voyage de recherche à Cuba. Il y a fouillé les couches de feuilles mortes à la recherche de coléoptères, et plus particulièrement de charançons, sa spécialité. Bob a découvert et décrit des dizaines de nouvelles espèces au cours de sa carrière. Image : Robert Anderson © Musée canadien de la nature

Le Musée canadien de la nature, qui faisait partie de ce sondage, a acquis 435 000 spécimens. Les données associées aux spécimens sont librement accessibles à la communauté scientifique.

Des spécimens qui voyagent

Si « l’ingestion » demeure leur activité principale, il arrive aussi que les musées « excrètent » des spécimens, mais en petit nombre et dans des conditions bien précises. Nos spécimens sont régulièrement utilisés par nos chercheurs, mais aussi par des dizaines de scientifiques et d’étudiants qui viennent les consulter sur place. Le Musée en prête aussi à d’autres établissements de recherche.

L’an dernier, nous avons accordé 38 prêts au Canada et 56 autres dans 12 pays. Un total de 5300 spécimens que le Musée avait ingérés ont ainsi pris la route pour servir à diverses études. La plupart d’entre eux nous reviendront.

Une femme manipule une feuille d’herbier sur une table.

La préparation d’un spécimen de botanique pour un prêt par Micheline Bouchard (aujourd’hui à la retraite), une activité courante à l’Herbier du Canada. Image : Jennifer Doubt © Musée canadien de la nature

Nous faisons tout ce que nous pouvons pour conserver nos collections le plus longtemps possible. Toutefois, pour en tirer des données qui s’ajouteront au corpus de connaissances sur le monde naturel, les chercheurs doivent parfois faire une utilisation destructrice de certains éléments.

Par exemple, nous utilisons souvent une minuscule partie d’un spécimen animal ou végétal à des fins d’analyse génétique, un outil précieux pour identifier et décrire des spécimens. Des morceaux d’autres tissus comme les os, les plumes, les écailles, des fragments de fossile servent aussi à déterminer l’âge, le taux de polluants et autres éléments qui nous fournissent des renseignements d’ordre écologique. Dans le cas des minéraux, on sacrifie souvent un fragment du spécimen pour en analyser la structure cristalline et la composition chimique.

Une femme assise à une table prélève un échantillon de plumes sur un spécimen d’Eider.

La bénévole du Musée Carol German prélève un échantillon de plumes sur un spécimen d’Eider pour une analyse des isotopes stables. Ce processus permet d’obtenir des données importantes, mais il entraîne la destruction de l’échantillon. Image : Michel Gosselin © Musée canadien de la nature

Bien que tous ces exemples ne correspondent pas vraiment à « l’excrétion » d’un modèle biologique, cela rend l’idée qu’un musée normal, dynamique et sain possède un métabolisme actif.

De nombreux exemples provenant de notre ingestion régulière de spécimens sont exposés à l’Édifice commémoratif Victoria. Y figure notre dernier repas : le dinosaure Judith, Spiclypeus shipporum. Vous pouvez obtenir des renseignements sur le reste de nos collections dans nature.ca sous l’onglet Recherche et collections.

1 Keene, S. 2005. Fragments of the World: Uses of Museum Collections. Oxford: Elsevier, Butterworth-Heinemann. (Notre traduction.)

2 Thomsons Reuters. (2016). Index to Organism Names (ION). Récupéré de la base de données Zoological Record. http://www.Organismnames.com/metrics.htm?pages=graphs

3 International Minerological Association. http://www.ima-mineralogy.org/Minlist.htm

Texte traduit de l’anglais.

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