Voyage clandestin autour du monde

Un homme en bottes-pantalon dans une cuvette de marée examine le contenu de son épuisette.

Le chercheur émérite du Musée Ed Bousfield (aujourd’hui décédé) a découvert que Jassa marmorata avait pour aire de distribution indigène dans l’Atlantique de l’Amérique du Nord les rivages naturels exposés aux vagues, loin des ports et autres structures bâties. Image : Kathleen Conlan, © Musée canadien de la nature.

Nos collections nous ont fait découvrir un passager clandestin insoupçonné : Jassa marmorata. Ce petit animal aux allures de crevette se sert en effet des humains depuis des siècles pour se disséminer sur la planète.

Dans l’océan, chaque individu du genre Jassa vit à l’intérieur d’un tube qu’il fabrique et qui se colle à celui de ses voisins. Quand des milliers de ces créatures s’agglutinent, cela constitue une colonie gluante qui adhère à tout substrat solide. C’est ainsi que Jassa excelle à obstruer les conduits, à boucher les filets d’aquaculture et à encrasser les plates-formes pétrolières.

Cette capacité à se coller durablement fait de cette créature un grand voyageur clandestin.

À gauche, deux animaux ressemblant à des crevettes avec une paire de pinces surdimensionnées. À droite, une autre de ces créatures dans un tube.

Deux mâles Jassa marmorata à gauche. Leurs grosses pinces avant servent de moyen de signalisation. À droite, une femelle Jassa marmorata dans le tube qu’elle s’est fabriqué. Image : Kathleen Conlan, © Musée canadien de la nature.

Cela a commencé avec les premiers explorateurs. La coque de bois de leur navire fournissait un support idéal sur lequel Jassa pouvait se fixer et partir à la conquête du monde.

Les collections du Musée d’histoire naturelle de Londres révèlent que le navire de Sa Majesté Challenger a probablement transporté l’espèce Jassa marmorata de l’Europe vers l’hémisphère Sud quand il a effectué son tour du monde de 1872 à 1876. Jassa marmorata a été découvert autour du navire en haute mer au large de l’Afrique du Sud et également près du Chili, soit très loin des rivages rocheux qui constituent son habitat naturel. Des colonies vivaient probablement sur la coque du navire et une partie s’en détachait de temps en temps, ce qui a fait croire aux naturalistes à bord qu’il s’agissait d’une espèce locale.

Après des décennies de dispersion – notamment par l’intermédiaire des importations d’huîtres et du déversement des eaux de lest –, l’espèce indigène du nord de l’Atlantique, Jassa marmorata, souille aujourd’hui les ports d’Amérique du Sud, d’Asie, de Russie, d’Australie, de Nouvelle-Zélande, d’Afrique, du Moyen-Orient et de la majeure partie de l’Europe. Les collections historiques attestent de sa présence dans ces ports depuis le XIXe siècle, mais cette espèce a pu y arriver beaucoup plus tôt par l’intermédiaire des navires marchands.

Une illustration victorienne d’un grand voilier.

Lors de sa circumnavigation de 1872 à 1876, le navire de Sa Majesté Challenger a vraisemblablement offert, sans le savoir, un voyage autour du monde à l’espèce indigène du nord de l’Atlantique Jassa marmorata. Image : William Abbott Herdman, domaine public. Source : Wikipedia Commons

Aujourd’hui encore, les scientifiques font voyager Jassa vers de nouveaux habitats, à leur insu.

Une récente expédition en haute mer visait à recueillir des échantillons des fonds marins entre l’Europe et le pôle Nord. On a alors remarqué que Jassa marmorata était la seule espèce présente avec une telle régularité dans tous les échantillons collectés tant à l’aller qu’au retour. Or cette espèce n’a jamais été trouvée dans la boue, ni à des profondeurs supérieures à 30 mètres, ni dans l’Arctique.

Est-ce que Jassa marmorata vivait réellement dans les fonds marins à 4000 mètres sous les glaces du pôle Nord? Peu probable!

Je crois plutôt que cette aventurière se trouvait dans le système d’eau de mer du navire. Chaque fois qu’on utilisait les tuyaux pour laver les échantillons de leur boue, quelques Jassa délogés contaminaient l’échantillon et, peut-être aussi, étaient laissés dans un nouveau site.

Une scène sous-marine avec des algues et des vers à éventail.

Plantes et animaux au bord d’une plate-forme flottante en Australie. L’espèce du nord de l’Atlantique Jassa marmorata a d’abord été détectée en Australie en 1881. Les magnifiques vers à éventail (moitié supérieure de la photo) sont également une espèce introduite. Image : Kathleen Conlan, © Musée canadien de la nature.

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