À la découverte de l’origine des Inuits grâce à l’archéologie et l’ethnographie

L’été dernier, j’ai effectué ma première recherche archéologique dans l’Arctique après des années de travail de terrain surtout au Moyen-Orient.

Ce fut un immense changement pour moi et pas seulement parce que j’étais plus habitué à voir des chameaux que des morses.

Les sites de l’Arctique sont généralement plus petits que ceux du Moyen-Orient; leur occupation est relativement brève et ils sont largement disséminés sur le territoire. Cela complique les opérations de repérage des sites et d’interprétation des résultats dans le contexte de la grande histoire humaine dans l’Arctique.

Deux photos d’un archéologue sur le terrain en Égypte et au Nunavut.

L’archéologue du Musée Scott Rufolo sur le plateau de Gizeh en Égypte et (à droite) sur une île près d’Igloolik, au Nunavut, en train de mettre au jour les vestiges d’une maison préhistorique. Image : © S. Rufolo (à gauche), © S. P. A. Desjardins. (à droite)

Et c’est ce qui rend si intéressant et stimulant mon nouveau projet de collaboration avec des collègues de l’Arctic Centre de l’université de Groningue, aux Pays-Bas.

Carte du nord-est du Canada

Le bassin de Foxe regorge d’espèces sauvages en partie parce que certaines zones de l’océan y restent libres de glace même en plein hiver. Ainsi, de nombreux oiseaux et mammifères marins, comme les morses, maintiennent des populations relativement importantes toute l’année, ce qui assure la subsistance des collectivités humaines. Image : S. Rufolo, © Musée canadien de la nature

Cette recherche consiste à étudier une concentration de plusieurs sites archéologiques dans le bassin de Foxe. Très rare, ce regroupement contient les restes de plusieurs périodes culturelles étalées dans le temps, ce qui donne une séquence archéologique presque ininterrompue sur plusieurs milliers d’années.

Le fait que le bassin de Foxe concentre des sites représentant plusieurs périodes est largement attribuable à son histoire naturelle. En raison de sa géographie, cette région jouit en effet d’un climat modérément froid et ses régimes de glace saisonnière favorisent la présence de nombreuses créatures marines et notamment de gros mammifères comme le morse. De fait, cette espèce y vit toute l’année, fournissant ainsi aux humains une source d’alimentation aussi riche que stable.

Photographie de morses sur la glace de mer.

Les morses (Odobenus rosmarus) du bassin de Foxe, comme cette mère et son petit, peuvent rester dans la région toute l’année grâce aux polynies, ces zones de l’océan qui demeurent libres de glace même en hiver. Cette région abrite également de nombreux mammifères, oiseaux et poissons, notamment le phoque annelé, le narval, le béluga, le caribou, le lagopède, l’oie, l’omble chevalier, le saïda franc. Image : © Ansgar Walk (CC BY-SA 3.0)

Les riches vestiges archéologiques de cette région permettent d’étudier la transition entre l’ancienne culture des Thuléens et celle des Inuits modernes. Ancêtres immédiats des Inuits, les Thuléens se sont étendus de l’Alaska vers l’est à partir des années 1100 de notre ère. Deux cents ans plus tard, ils avaient atteint le Groenland, d’où ils ont délogé la culture Dorset de l’Arctique du centre et de l’est.

L’ethnogenèse est l’émergence de nouveaux groupes culturels qui se considèrent comme ethniquement distincts des sociétés qui les ont précédés et des cultures qui les entourent aujourd’hui. On ne comprend encore pas très bien l’ethnogenèse des Inuits à partir des Thuléens qui commence au XVIIe siècle.

Nous avons commencé notre projet de trois ans avec une expédition sur le terrain à  Avvajja, site archéologique situé sur une île juste à l’ouest de l’île d’Igloolik, qui représente l’extrémité du continuum allant des Thuléens aux Inuits. Avvajja était un établissement d’hiver utilisé par les Inuits jusqu’au début des années 1950, période à laquelle ce groupe s’est déplacé dans le village d’Igloolik. Certains Aînés se souviennent d’avoir vécu à Avvajja lorsqu’ils étaient enfants.

Des gens en bateau abordant un rivage arctique.

Un groupe d’Aînés d’Igloolik arrive à Avvajja pour faire part de leurs souvenirs d’enfance. Image : S. Rufolo, © Musée canadien de la nature.

Photographie d’un archéologue parlant à une femme et prenant des notes.

Le directeur de projet Sean P. A. Desjardins et l’interprète de l’équipe qui traduit les réponses des Aînés sur la façon dont ils utilisaient les aires de vie et d’activités. Image : S. Rufolo, © Musée canadien de la nature.

Nous avons consacré deux jours à recueillir, sur le site même, les souvenirs des Aînés qui avaient passé leur enfance à Avvajja. En combinant leurs témoignages à la cartographie et aux fouilles, nous pourrons comprendre les données archéologiques de façon plus exhaustive.

Nous poursuivrons le travail l’été prochain au site d’Uglit, sur la péninsule de Melville, où une saison plus longue permettra d’établir un lien entre l’occupation historique à Avvajja et celle des siècles précédents (1600-1900) au cours desquels s’est produite la transition des Thuléens aux Inuits.

À mesure que nous récolterons davantage de données et que nous approfondirons notre séquence chronologique, nous espérons lever le voile sur cette transition culturelle qui a conduit à l’avènement de la société inuite, une culture qui m’apparaît aussi riche et fascinante que celles du Moyen-Orient qui ont d’abord attiré mon attention.

Photographie des vestiges archéologiques d’une maison d’hiver inuite.

Avvajja abrite les vestiges de plusieurs maisons d’hiver inuites, dont plusieurs ont été utilisées jusqu’au début des années 1950. Cette maison typique présente une fondation de pierre basse partiellement couverte de tourbe qui forme la base de la maison. Image : S. Rufolo, © Musée canadien de la nature.

Photographie de mets inuits traditionnels et, en médaillon, les habitants du village réunis.

À la fin de la fouille, on a rassemblé la collectivité sur le site afin que les Aînés puissent raconter leur vie à Avvajja directement à leur famille et leurs amis. Tous sont assis en cercle autour des vestiges d’une de leurs anciennes maisons (en médaillon). Parmi les mets traditionnels servis figurent le poisson gelé, la viande de phoque crue et l’igunaq (ᐃᒍᓇᖅ), c’est-à-dire la viande de morse fermentée (les deux masses jaune et rouge à droite de la photo). Image : S. Rufolo, © Musée canadien de la nature.

Photographies d’un archéologue en train de tamiser des sédiments et d’un artéfact en médaillon.

Lors de cette saison de fouille à Avvajja, on a mis au jour une maison préhistorique datant du Dorsétien récent, vieille d’environ 1200 ans. On a tamisé les sédiments collectés afin de récupérer les petits outils de pierre. On a découvert un artéfact mystérieux (en médaillon), que l’on traite actuellement à l’Institut canadien de conservation à Ottawa. Il pourrait s’agir du premier exemple de vêtement connu de la culture dorsétienne. Image : Sean Desjardins © S. P. A. Desjardins (photo principale); S. Rufolo, © Musée canadien de la nature (photo en encadré)

 

Texte traduit de l’anglais.

 

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