Une espèce probablement nouvelle qui se perd avant d’être réellement découverte

Il y a plusieurs années, un collègue m’a envoyé deux spécimens de poisson cavernicole aveugle collectés dans les monts Zagros dans l’ouest de l’Iran. Cela m’a intrigué. C’étaient de petits spécimens d’à peine 2,5 centimètres de longueur en très mauvais état. Mais je voyais qu’ils appartenaient aux cyprinidés du genre Garra et qu’il s’agissait tout probablement d’une nouvelle espèce. Mais nous ne connaîtrons jamais le fin mot de l’histoire et voilà pourquoi.

Les poissons cavernicoles sont des créatures fascinantes qui vivent normalement dans l’eau des grottes de calcaire, y compris dans les minuscules fissures entre les couches de roches, et qui occupent généralement de vastes régions. Ces poissons aveugles sont apparentés aux espèces qui vivent dans les cours d’eau avoisinants. Mais en l’absence de lumière dans ces milieux souterrains, ils n’ont aucun avantage à conserver les yeux et la vue. Ils perdent également la pigmentation de la peau. Leur apparence rosée provient de la couleur du sang visible à travers leur peau dépigmentée. Les poissons aveugles cavernicoles sont donc des espèces à part entière, dotées d’un ADN propre.

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Les cyprinidés iraniens Garra lorestanensis et G. typhlops sont des poissons cavernicoles semblables aux spécimens non identifiés envoyés au spécialiste des poissons du Musée Brian Coad. Image : Ruhollah Mehrani, © Centre de recherche en ressources naturelles et en sciences animales de la province du Lorestan, à Khorramabad, en Iran.

On compte quatre espèces connues de poissons cavernicoles aveugles dans les grottes de Loven et Tashan en Iran, dont trois membres de la famille des Cyprinidae (carpes) et une de la famille des Nemacheilidae (loches). Les nouveaux spécimens proviennent toutefois d’un site éloigné de respectivement 130 km et 270 km de ces deux grottes, ce qui renforce l’hypothèse d’une espèce nouvelle.

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Collecte de poissons à l’épuisette à la grotte de Loven en Iran. Image : Brian Coad, © Musée canadien de la nature.

Comme les spécimens étaient en mauvais état, le seul moyen d’élucider le mystère était d’en collecter davantage, ce qui n’est malheureusement plus possible. Ils avaient été découverts dans un bassin peu profond qui s’était formé avec l’eau ruisselant sur une paroi rocheuse, alors qu’on perçait un tunnel dans la montagne pour la construction du barrage Simarehen 2005. Le tunnel dans lequel les spécimens ont été collectés est maintenant enterré et couvert de béton.

Devant cette impasse, nous avons pensé résoudre la question en analysant l’ADN des spécimens en question afin de le comparer à celui des poissons cavernicoles iraniens connus, auquel on peut accéder grâce à une base de données en ligne. En dépit des efforts répétés du spécialiste de l’ADN du Musée Roger Bull, cette voie s’est également révélée impossible. Le matériel génétique était trop dégradé par le temps et la préservation initiale dans le formol.

Ainsi, cette espèce de poisson cavernicole aveugle, probablement nouvelle, est maintenant perdue à jamais avant même d’avoir été réellement reconnue.

Ironiquement, enterrée sous des centaines de mètres de roches et de béton, cette espèce est maintenant bien à l’abri des ravages de la nature ou des humains.

Texte traduit de l’anglais.

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