Les amours de Jassa : Une histoire de pouce

Cette année marque le 30e anniversaire des publications liées à mon Ph. D (site en anglais) sur de petits animaux aux allures de crevette appelés Jassa. Je souhaitais découvrir un moyen de distinguer cette espèce en me fondant sur son apparence. Et je n’ai pas tardé à me demander pourquoi elle avait cette allure-là.

KathyC

L’auteure du blog, la scientifique du Musée Kathy Conlan en 1980 en train de chercher des spécimens de Jassa dans un échantillon collecté dans le sud-est de l’Alaska. Image : Ron Long, © Musée canadien de la nature.

D’abord, qui est Jassa ? C’est un genre comprenant 20 espèces d’amphipodes marins coloniaux. Chez ces animaux, mâles et femelles vivent dans leur propre tube qu’ils ont confectionné et qui se fixe à presque tout substrat dur, qu’il s’agisse de roche ou de la coque d’un navire. Les espèces de Jassa vivent dans la plupart des rivages rocailleux et ports du monde de Terre-Neuve à l’Antarctique (pas encore dans l’Arctique, mais voir Voyage clandestin autour du monde). Bien à l’abri dans son tube, l’animal s’étire pour capturer les plantes ou les animaux passant à proximité ou saisir les détritus de matière organique. Priver cet animal de son tube est une véritable sentence de mort, car Jassa est une proie facile pour les poissons.

Un crustacé vu de dessus. Il a de petits yeux noirs et quatre grandes antennes. Son corps se trouve dans un tube

Une femelle Jassa marmorata dans son tube. Elle étire ses quatre antennes pour attraper phytoplancton, zooplancton ou détritus à sa portée. Image : Kathy Conlan, © Musée canadien de la nature.

Oui, il mène une vie plutôt sédentaire, mais les choses deviennent plus intéressantes quand vient le temps des amours.

À l’intérieur de son tube, Jassa croît par étapes. Il se débarrasse de sa vieille « peau » externe, ou cuticule, après en avoir fabriqué une nouvelle, un peu plus grande, à l’intérieur, un phénomène appelé la mue. Pour une femelle mature, c’est le seul moment où sa cuticule est assez souple pour permettre la libération de ses œufs non fécondés dans une poche incubatrice externe. Pour un mâle mature, c’est la seule fois où il peut féconder les œufs.

Cette possibilité de se reproduire est très brève : elle ne dure que quelques heures. La compétition est donc féroce entre les mâles pour trouver une femelle réceptive. Les femelles annoncent leur réceptivité en libérant des composés chimiques qui attirent les mâles. Ces derniers abandonnent leur tube et vagabondent pour trouver les femelles réceptives. Mais celles-ci se montrent difficiles. Elles n’acceptent que les mâles ayant l’apparence voulue, c’est-à-dire un « pouce » : un grossissement du gnathopode ou pince. Le pouce signale une intention de s’accoupler. Les mâles dépourvus de pouce semblent avoir l’intention d’expulser les femelles de leur tube, alors elles les chassent.

Les mâles avec un pouce se battent pour garder une femelle réceptive en attendant qu’elle mue et libère ses œufs. Une fois ceux-ci fécondés, les embryons croissent à l’intérieur des œufs jusqu’à l’éclosion sous forme de Jassas miniatures.

Deux petits crustacés foncés face à face en train de se battre.

Confrontation entre deux mâles Jassa marmorata au pouce développé. Image : Kathy Conlan, © Musée canadien de la nature.

Au cours de ma recherche de doctorat, j’ai découvert que les pouces de Jassa n’étaient pas tous pareils. Chez toutes les espèces, les gros mâles ont de gros pouces, mais certains petits mâles ont des pouces moins développés que ce à quoi on aurait pu s’attendre par rapport à leur taille. D’autres ont des ornements que les gros mâles n’ont pas. Je pensais que cela pourrait indiquer que les petits mâles se comportaient de façon différente, ce que des études ultérieures d’autres scientifiques sont venues confirmer pour Jassa marmorata.

Les petits mâles apparaissent quand il y a peu de protéines disponibles provenant du phytoplancton et du zooplancton. Ils doivent donc se rabattre sur une alimentation moins saine provenant de détritus. Mais ces mâles compensent parfois la petitesse de leur pouce avec leur comportement.

Un dessin au trait d’un amphipode mâle adulte avec une pince plus grosse que l’autre sous son corps.

Un mâle Jassa marmorata avec un gros pouce sur son gnathopode (en bas et à droite de la tête). La taille du pouce du mâle adulte semble dépendre de son alimentation. Un gros mâle dominant bien nourri exhibera un gros pouce. Les environnements pauvres en nutriments produisent des petits mâles avec des pouces plus petits que la normale par rapport à la taille de leur corps. Image : Susan Laurie-Bourque, © Musée canadien de la nature.

On croirait qu’un petit mâle n’a aucune chance face à un gros mâle muni d’un gros pouce. Mais ce n’est pas le cas. Les petits mâles parviennent à maturité plus vite et leur pouce est assez gros pour que les femelles ne les rejettent pas. Quand ils sont plus nombreux que les gros mâles, ils gagnent la partie. Et comme les femelles acceptent les faveurs de plus d’un partenaire, cela augmente leurs chances de succès.

Ainsi, différentes stratégies fonctionnent selon les circonstances. La fascinante danse nuptiale de Jassa dépend de la façon dont le mâle présente son pouce.

Texte traduit de l’anglais.

 

 

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