Le travail de terrain se fait généralement en équipe, mais même dans ce cas, on se retrouve souvent à travailler seul. Ce fut le cas en octobre 2014, lorsque je me suis joint à une expédition de recherche sur la mer du Labrador pour collecter des spécimens de poissons et d’invertébrés pour le Musée canadien de la nature. L’équipage canadien du navire de recherche FV Paamiut se composait de quatre personnes, moi inclus, mais le travail se faisait par quarts alternés de 12 heures, pendant 32 jours consécutifs. Ainsi, chacun ne voyait généralement que son partenaire de quart. Le reste de l’équipage était danois et groenlandais. Malheureusement pour moi, ma connaissance du danois et de l’inuktitut est très fragmentaire.

Une couchette de bois ouverte, assortie d’un matelas et d’un oreiller.
Le lever et le coucher exigent certaines contorsions. Image: Noel Alfonso © Musée canadien de la nature.

La vie à bord était remplie de contraintes physiques et psychologiques. Comme notre vaisseau n’avait rien du navire de croisière de luxe, nous n’avions pas d’espace de promenade. Ma cabine était une de mes rares consolations: elle ne faisait que deux mètres et demi de côté, mais c’était ma cabine. Le laboratoire était installé sous le pont, de même qu’une aire ouverte où nous faisions le tri des échantillons provenant d’énormes chaluts amenés à bord environ trois fois par quart. Au début, je faisais le quart de minuit à midi, mais j’ai eu la chance de passer à celui de 6 h à 18 h avant la fin de notre périple. Quand la solitude s’installait, nous pouvions communiquer avec nos proches et nos amis, mais le seul média disponible était un compte de courriel commun, limité à une page de texte. Ce fut tout mon univers pendant 32 jours, avec quelques épisodes de mal de mer pour couronner le tout.

Un grand filet sur le pont de style industriel d’un navire.
Ceci n’est pas un pont de croisière! C’est là que l’équipage déploie le chalut, un filet immense. Image: Noel Alfonso © Musée canadien de la nature
Un espace de style industriel dans la coque d’un navire, sous un vif éclairage fluorescent.
Un convoyeur achemine le contenu de chaque chalut : une foule de poissons et d’invertébrés. Image: Noel Alfonso © Musée canadien de la nature

Le cuisinier préparait des repas danois des plus traditionnels. Le repas de midi était le plus consistant. Nous avions souvent droit à des sandwichs ouverts, garnis d’ingrédients non identifiables – et, à mon goût, peu appétissants – comme le foie de morue. Un jour, le cuisinier a eu la gentillesse de préparer un sauté de nouilles aux légumes à l’attention spéciale des Canadiens qui s’accoutumaient mal à l’alimentation traditionnelle danoise. Nous, les Canadiens, nous nous sommes régalés, mais les officiers et le reste de l’équipage se sont plaints, et il n’en a plus été question.

Une table dressée avec des aliments danois emballés.
Parfois, je n’avais aucune idée de ce que je mangeais. J’ai découvert beaucoup plus tard que le SkinkeOst est un fromage fondu au jambon et le RejeOst, un fromage fondant aux crevettes. Image: Noel Alfonso © Musée canadien de la nature
Le tableau de commande d’une machine à laver. Ce qui est écrit est en danois.
Faire la lessive m’a vraiment laissé perplexe. J’ai fini par demander de l’aide à un des membres d’équipage qui parlait l’anglais. La consigne écrite est tout à fait raisonnable : « Nettoyer après usage. ». Image: Noel Alfonso © Musée canadien de la nature
Quatre espèces de poissons.
Quelques-unes des espèces de poisson collectées (sens horaire, depuis en haut à gauche) : la lycode glaciale (Lycodes frigidus), la garcette-goitre (Bathylagus euryops), la limace gélatineuse (Liparis fabricii) et l’agone atlantique (Leptagonus decagonus). Image: Noel Alfonso © Musée canadien de la nature

Enfin, après 32 jours, nous avons pris le chemin du retour. En approchant de Nuuk, la capitale du Groenland, j’ai repensé aux défis et aux gratifications de ce voyage. À l’occasion, j’ai vu la beauté de la mer du Labrador, une diversité infinie de magnifiques icebergs et le vol gracieux des mouettes tridactyles. Mais surtout, je suis reconnaissant d’avoir eu cette occasion de voir de mes yeux la biodiversité marine de l’Arctique et d’enrichir nos connaissances collectives sur ce monde méconnu et rarement approché.

Au premier plan, la proue d’un navire. Derrière, l’océan gris et des montagnes aux sommets enneigés.
Terre en vue à la fin d’une courte journée d’octobre. Image: Noel Alfonso © Musée canadien de la nature