En général, quand on pense à un paléontologue, on imagine une personne chaussée de bottes de montagne, marteau à la main, arpentant les badlands à la recherche de fossiles. En fait, c’est ce que je prévoyais de faire cet été… quand la COVID-19 a frappé.

Les travaux de terrain sont annulés jusqu’à nouvel ordre. Comme tous les autres chercheurs du Musée, je suis forcé de travailler à la maison. Malgré certains inconvénients évidents, tout ne va pas si mal. Je suis content de passer plus de temps avec mes enfants et plus de fins de semaine au chalet familial.

Photo d’un homme qui marche dans les badlands de l’Alberta.
Voici où je serais si je n’étais pas confiné chez moi : dans les badlands de l’Alberta. Les sédiments exposés le long de la rivière Saskatchewan Sud préservent de nombreux microsites qui attestent des organismes et des environnements présents à la fin du Crétacé, il y a 75 à 80 millions d’années. Image: Jordan Mallon © Musée canadien de la nature

Ce séjour imprévu à la maison m’a aussi donné le temps de me pencher sur des projets en veilleuse que je n’aurais guère eu le temps d’achever au bureau. L’un de ces projets consiste à trier le matériel que j’ai collecté dans des microsites avec mon équipe au cours des étés précédents.

Un microsite est une accumulation parfois dense de petits fossiles (moins de 5 cm de longueur), où se mélangent habituellement des dents, des vertèbres et des fragments de coquillages. On y trouve parfois aussi des fragments de squelettes plus gros. Le plus souvent, ces divers débris osseux issus des environs ont été emportés par un ancien cours d’eau et se sont accumulés sur sa berge. Comme le matériel des microsites provient de milieux variés, il constitue un relevé des multiples organismes qui vivaient à la même époque, mais dans des habitats souvent différents. La découverte d’un squelette individuel est certes une expérience passionnante, mais elle ne donne pas ce genre d’information écologique.

Il faut du temps pour trier le matériel d’un microsite; je me dois donc de remercier Christiane Copper et Dale Crichton, les deux bénévoles du Musée qui ont réalisé les travaux préliminaires de séparation du matériel osseux des sédiments que nous avions prélevés sur le terrain. Depuis que je travaille à la maison, je passe de longues heures dans mon bureau, au sous-sol, à identifier nos trouvailles au microscope.

Photo d’un bureau équipé d’un ordinateur et d’un microscope.
Le nouveau laboratoire aménagé dans mon sous-sol et doté d’un microscope Dino-Lite et d’un appareil photo. Cette installation n’est pas aussi pratique que celle du Musée, mais au moins, je suis libéré d’autres fonctions qui occupent beaucoup de mon temps au bureau. Autre avantage de travailler dans mon sous-sol : personne ne se plaint de mon choix musical. Image: Jordan Mallon © Musée canadien de la nature

Jusqu’ici, j’ai observé un assortiment assez ordinaire de vertèbres de poisson, de morceaux d’armure de crocodile et de fragments de dents de dinosaure. Mais mes observations me réservent parfois des surprises, comme le petit os d’orteil de théropode que je viens d’identifier. Le niveau d’enthousiasme n’est pas tout à fait le même que lors d’une découverte sur le terrain, mais il s’en approche. Siroter une tasse de thé, chaussé de flâneurs, en écoutant du jazz cool m’aide sans doute à maintenir mon équilibre.

Photo de petits fossiles.
Une poignée de microfossiles. En haut : une vertèbre de poisson et un morceau d’armure de crocodile; en bas : une dent de dinosaure cornu et un os d’orteil de théropode. Image: Jordan Mallon © Musée canadien de la nature

Espérons que la pandémie sera bientôt derrière nous et que l’an prochain, à pareille date, je travaillerai de nouveau sous un soleil de plomb, à humer le parfum de l’armoise et à me salir les mains. D’ici là, je suppose que ce n’est pas si mal…