En octobre 2010, José Manuel Guerra-Garcia, un collègue de l’Université de Séville, nous rendait visite pour examiner notre collection d’amphipodes caprellidés. Après avoir découvert deux spécimens particulièrement inhabituels, il m’a invité à les observer à son microscope. Ces spécimens proviennent d’une caverne submergée de neuf mètres de profondeur, à l’île Santa Catalina, au large de la Californie. Recueillis en 1970, ils ont été intégrés à nos collections, et personne ne les avait encore examinés. Pouvait-il s’agir d’une nouveauté? Ils étaient minuscules : à peine deux ou trois millimètres de longueur. Ils portaient aussi de petites bosses sur les flancs, un trait tout à fait inhabituel pour le genre Liropus. Un profane n’aurait pas distingué ces spécimens des autres, mais pour un spécialiste comme M. Guerra-Garcia, ils étaient remarquables. Les particularités de leurs caractères et de leur habitat d’origine nous ont amenés à officialiser cette découverte. En 2013, nous avons publié ensemble dans la revue Zootaxa la description formelle de ce nouvel amphipode et l’avons nommé Liropus minusculus, évidemment à cause de sa petite taille.

Un animal squelettique semblable à une crevette.
Liropus minusculus. Cet amphipode caprellidé mâle a beau être le plus petit du genre, il a quand même quelque chose d’effrayant! Les grandes pinces aiguisées de sa première paire de pattes fichée dans le corps derrière sa tête lui servent à lutter contre les autres mâles au temps de l’accouplement et aussi, vraisemblablement, à capturer de petits animaux aquatiques. Avec sa dernière paire de pattes, munie de pinces impressionnantes, le Liropus s’agrippe aux algues et à d’autres substrats. Image: © Musée canadien de la nature.

Très souvent, les collections d’un musée ne font l’objet d’une expertise qu’après plusieurs décennies. Mais la perspective de découvrir une nouvelle espèce soulève tant d’enthousiasme que plusieurs collections n’attendent pas si longtemps. Chaque année, les scientifiques de musées et leurs collègues découvrent et décrivent de nouvelles espèces dans les publications spécialisées. Ce faisant, nous enrichissons le répertoire connu de la biodiversité mondiale et nous le documentons au fil du temps et de l’évolution du climat. Ainsi, nous nous acquittons de l’une des missions fondamentales des musées.

Au cours de ma carrière au Musée, mes collègues et moi avons décrit et nommé une centaine d’espèces d’amphipodes, dont une espèce d’eau profonde, le Macroarthrus victoriae, qui porte le nom de ma fille Victoria. Voilà qui n’est pas banal!

Dessins au trait d’un animal semblable à une crevette.
Dessin scientifique illustrant les caractères uniques du Macroarthrus victoriae. Image: Ed Hendrycks © Musée canadien de la nature.

Les amphipodes ont un lien de parenté lointain avec les crustacés communs que la plupart d’entre nous aimons déguster, comme la crevette, le homard et le crabe. Mais les caprelles – les membres de la famille des caprellidés – constituent un groupe d’amphipodes des plus étranges, dont le nom évoque la forme extrêmement allongée et effilée de leur corps.

Les autres espèces décrites de Liropus viennent des eaux méditerranéennes, africaines ou japonaises; celle-ci est la première du genre qui soit originaire du nord-est du Pacifique. Les amphipodes caprellidés nagent très mal, car ils ont perdu les pléopodes – des pattes abdominales – qui font des autres amphipodes de bons nageurs. La caprelle se déplace par de violentes contractions du corps ou, le plus souvent, en saisissant un appui avec ses pattes antérieures et en relâchant les pattes postérieures, un peu comme une chenille arpenteuse.

Un animal semblable à une crevette, sur fond noir.
Ischyrocerus latipes. Ce mâle a été capturé dans la mer de Beaufort en 2004. Sa deuxième paire de pattes (gnathopodes 2), plus grosse que les autres, lui sert à se nettoyer, à faire sa toilette, à recueillir des particules alimentaires et à combattre d’autres mâles lorsqu’il garde une femelle. Image: Ed Hendrycks © Musée canadien de la nature.

Après notre grande découverte, nous avons eu droit à toute une surprise! Un collègue m’a contacté et s’est exclamé : « Ed, votre espèce figure dans le top 10 des espèces nouvelles de 2014! »

Liropus minusculus a en effet été sélectionné par l’International Institute for Species Exploration (Institut international pour l’exploration des espèces, IISE), rattaché au Collège des sciences de l’environnement et de la foresterie de l’Université d’État du New York, parmi quelque 18 000 autres nouvelles espèces identifiées cette année-là. J’ai découvert par la suite que cette liste rend hommage aux nombreux scientifiques du monde entier qui s’efforcent de découvrir la vaste biodiversité de notre planète.

Ainsi, en plus de publier la description d’une nouvelle espèce, José Guerra-Garcia et moi avons eu l’honneur de la voir figurer avec neuf autres espèces dans ce palmarès spécial. Ça, ça n’a pas de prix.

Image: Ed Hendrycks © Musée canadien de la nature.
Americorchestia megalophthalma, aussi connue sous le nom puce de sable. J’ai pris cette photo à la plage Ross Lane du Parc national de l’Île-du-Prince-Édouard. Cet amphipode terrestre s’ensevelit dans le sable à la ligne des hautes eaux et en sort pour se nourrir de débris de plage et d’autres matières organiques telles que les crabes et les poissons échoués. Si vous avez déjà marché sur une plage de l’Île-du-Prince-Édouard et vu des animaux bondir un peu partout, c’étaient des puces de sable! Image: Ed Hendrycks © Musée canadien de la nature.
Trois animaux rouges semblables à des crevettes, sur fond blanc.
L’Eurythenes gryllus est une espèce d’amphipode lysianassidé des profondeurs, bien adaptée à la nage et à la recherche de charognes. Ses antennes portent des structures sensorielles capables de localiser les animaux morts au fond de l’océan. De plus, ses mandibules, qui agissent comme des faucilles, lui permettent de trancher la chair vite et bien. Ces amphipodes seraient invisibles dans leur habitat abyssal, car la lumière rouge est absorbée rapidement et non réfléchie, de sorte que leur corps paraît noir aux yeux des prédateurs. Image: Noel Alfonso © Musée canadien de la nature.