En tant que Canadiens, nous aimons croire que nous en savons beaucoup sur la neige et la glace. Lorsqu’on vit dans le Grand Nord, dont les paysages se nappent souvent d’une couche scintillante de neige blanche fraîchement tombée, il faut effectivement apprendre à vivre avec le froid. Personne – ou presque – ne nierait le fait que l’hiver a façonné l’identité culturelle des Canadiens.

Mais combien d’entre nous sont réellement conscients de l’influence profonde de la neige et la glace sur le façonnement de l’histoire et de la culture d’un peuple? Ou que l’évolution même de la vie sur Terre a parfois été influencé par les effets des températures glaciales?

Planète glace : mystère des âges glaciaires, une nouvelle exposition du Musée canadien de la nature, illustre de façon spectaculaire comment la glace, cette force naturelle, a le pouvoir de modeler notre planète. En tant que gestionnaire de la collection archéologique du Nunavut au Musée, j’ai été enchanté de contribuer à raconter l’une des nombreuses histoires présentées dans le cadre de l’exposition : celle de l’adaptation au froid des anciens habitants de l’Arctique canadien.

Objets exposés dans un musée.
L’entrée de l’exposition Planète glace, toujours en cours de construction au moment de la prise de cette photo. Un aperçu de la première zone, qui se nomme « La force de la glace », est visible au-delà. Les visiteurs s’y familiariseront avec la glace en tant que substance. Cette section explique également le rôle que la glace a joué – particulièrement sous forme de glaciers – dans le façonnement de notre planète et d’autres corps célestes de notre système solaire. Image: Scott Rufolo © Musée canadien de la nature

Une sélection d’artéfacts provenant des collections patrimoniales du gouvernement du Nunavut et représentant deux peuples de l’Arctique illustre comment ces sociétés se sont adaptées à leur environnement froid de différentes façons, grâce à des ensembles d’outils spécifiques et à des stratégies de chasse variées.

Souvent appelé Tuniit (ᑐᓃᑦ) dans la tradition orale inuite, le groupe culturel que les archéologues nomment la tradition dorsétienne (v. 500 av. J.-C. à 1300 de notre ère) est l’un des peuples du Nord ancêtre des Inuits. Il tire son nom de la communauté de Cape Dorset – aujourd’hui nommée Kinngait – au Nunavut, où des vestiges archéologiques de cette culture ont été découverts pour la première fois en 1925. Le climat dans lequel ils vivaient étant particulièrement froid, les Tuniit s’étaient spécialisés dans la chasse sur la vaste banquise côtière qui existait à l’époque. Ils ciblaient principalement les petits mammifères marins comme les phoques et avaient développé une trousse d’outils multifonctionnels qui leur permettait d’accomplir toutes sortes de tâches.

Quatre artéfacts de la famille des harpons.
Les Tuniit passaient une grande partie de leur vie à chasser sur la glace de mer. Les artéfacts de la tradition dorsétienne que l’on peut voir ici proviennent tous du complexe archéologique Alarniq situé dans la péninsule de Melville. La plupart servaient à capturer les animaux qui venaient respirer dans les trous d’air ou ceux qui se déplaçaient le long de la banquise. Même s’ils étaient manifestement habiles à capturer des mammifères marins sur la glace, les Tuniit pratiquaient également la chasse au caribou et la pêche aux poissons d’eau douce sur la terre ferme. Image: Scott Rufolo © Musée canadien de la nature

(A) Armature distale de harpon en chaille. On insérait la lame de pierre à l’extrémité de la tête de harpon, comme sur l’image désignée par la lettre B. Numéro de catalogue : NhHd-3:135. (B) Tête de harpon dorsétienne de type parallèle en ivoire de morse; utilisée principalement pour la chasse au phoque, bien que les plus grandes permettaient de cibler des morses. Numéro de catalogue : NhHd-1:2735. (C) Tête de harpon à lame intégrée en ivoire de morse. Numéro de catalogue : NhHd-1:3110.(D) Tête de harpon à barbelures en ivoire de morse; conçue pour pêcher dans les lacs et les rivières. Numéro de catalogue : NhHd-3:2737.

Deux vues d’une même sculpture façonnée pour ressembler à une tête de morse.
La tradition dorsétienne est reconnue pour ses magnifiques œuvres d’art, comme cette splendide sculpture représentant une tête de morse. Possiblement utilisée comme talisman dans les pratiques chamaniques, cette pièce en ivoire de morse met en relief l’importance des mammifères marins dans l’alimentation et la culture des Tuniit. Numéro de catalogue : NhHe-11:100. Image: Scott Rufolo © Musée canadien de la nature

Les Tuniit ont fini par être délogés par le peuple thuléen (v. 1000-1600 de notre ère), lorsqu’ils ont quitté leur territoire d’origine qui est aujourd’hui l’Alaska pour migrer vers l’est en traversant l’Arctique nord-américain. Ancêtres des Inuits modernes, les Inuits thuléens peuplaient une zone où le climat était plus doux que par les siècles précédents. Comme il se formait moins de glace de mer en hiver, les chasseurs thuléens ont dû concevoir des embarcations pour naviguer en eau libre ainsi qu’un outillage adapté pour chasser les phoques, les morses et même les imposantes baleines.

Sélection d’artéfacts de chasse inuits thuléens recueillis sur le site Pingiqqalik de la péninsule de Melville. Lors de leur migration à travers l’Arctique nord-américain pendant la période chaude médiévale, où les conditions étaient plus douces, les chasseurs thuléens ont mis au point une foule de technologies pour naviguer en eau libre, notamment des embarcations comme les kayaks et les umiaks. La bola et la pointe de flèche illustrées ici sont des exemples d’outils de chasse spécialisés qu’employaient les Inuits thuléens pour chasser plus efficacement le gibier terrestre. Image: Scott Rufolo © Musée canadien de la nature

(A) Tête de harpon thuléenne de type 5 en ivoire de morse. Numéro de catalogue : NgHd-1:694. (B) Tête de harpon thuléenne de type 4 en os. Cet outil servait à chasser le phoque et le morse, mais il en existait une version plus grande conçue pour abattre des baleines boréales. Numéro de catalogue : NgHd-1:120. (C) Tête de harpon thuléenne de type 3 en ivoire de morse. Numéro de catalogue : NgHd-1:76.(D) Bola en os. Relié à une corde à lancer en cuir et à d’autres boules, cet objet est devenu un outil efficace pour capturer les oiseaux et le petit gibier, comme le lièvre arctique. Numéro de catalogue : NgHd-1:713. (E) Pointe d’une tête de flèche de type bodkin en os. L’arc et les flèches constituent une technologie de chasse évoluée dont les Tuniit ne disposaient pas encore à leur époque. Numéro de catalogue : NgHd-1:11972.

Deux vues d’une même sculpture en forme de tête d’ours polaire.
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Les Inuits thuléens ont également produit de magnifiques sculptures miniatures, comme cet ours polaire. Fait d’ivoire de morse, il a été trouvé sur un site des îles North Ooglit, au sud d’Igloolik. Il était vraisemblablement utilisé comme talisman pour porter chance aux chasseurs, possiblement en les reliant spirituellement à la puissance du grand ours polaire. Numéro de catalogue : NfHd-1:191. Image: Scott Rufolo © Musée canadien de la nature

On entend souvent dire que les Inuits ont de nombreux mots pour désigner la neige. Même si cette croyance est en partie inexacte, les langues de toutes les régions du Grand Nord comprennent effectivement un vocabulaire spécialisé pour la décrire. Cependant, l’influence de la glace sur les peuples de l’Arctique va bien au-delà des mots. Vous en apprendrez davantage sur cette relation – et sur une foule d’autres aspects de la glace – dans le cadre de l’exposition Planète glace : mystère des âges glaciaires. Quelle que soit votre langue maternelle, cette impressionnante force de la nature vous laissera sans voix!