Nous grimpons le flanc de la montagne, toujours plus haut, sur un sentier érodé par l’usage qui serpente dans la forêt dense. Je me demande alors si on risque de fondre à 40 °C dans la jungle cambodgienne. La randonnée est ardue, mais le paysage et les minéraux que nous sommes venus voir en valent la peine.

Des scientifiques du Musée descendent à pied un sentier poussiéreux sur le Phnom Bayong, dans la province de Takeo, au Cambodge.
La descente du Phnom Bayong. Image: Paula Piilonen © Musée canadien de la nature

Nous sommes venus dans la partie sud du Cambodge, près de la frontière vietnamienne, pour étudier le Phnom (mont) Bayong, une montagne de granodiorite qui renferme des pegmatites contenant du béryl (variété aigue-marine), de la topaze, du quartz fumé et de la fluorite. Après deux heures à se frayer un chemin dans la forêt, nous arrivons au site d’extraction actuel. Sur cette montagne qui surplombe la petite ville de Kiri Vong, les mineurs appliquent des méthodes traditionnelles de fracturation de la granodiorite afin d’en exploiter les veines de fluorite pour vendre ces pierres précieuses à des négociants, à des touristes et aux gens du cru.

La fluorite (CaF2) est un minéral recherché par les collectionneurs, les artistes lapidaires et l’ensemble de l’industrie minérale. Elle se présente dans un large éventail de couleurs et de formes dont les plus courantes sont des cubes verts ou violets, bien que l’on trouve aussi de la fluorite bleue, rose, jaune ou incolore en cristaux octaédriques ou, plus rarement, dodécaédriques. Cette diversité de couleurs, de formes et de ports donne à la fluorite une grande valeur esthétique qui justifie sa popularité chez les collectionneurs.

Sous la dénomination commerciale de « spath fluor », la fluorite servait de flux pour la fonte du minerai de fer dès le XVIe siècle; depuis, on l’utilise aussi pour produire de l’aluminium et de l’acier. Elle sert aussi à la production de fluorure d’hydrogène et à la fabrication de verres et d’émaux.

Au Canada, la première exploitation minière de fluorite s’est faite dans des gisements situés à St. Lawrence, sur le littoral sud-est de la péninsule de Burin, à Terre-Neuve. Découvert en 1843 et exploité à partir de 1928, le gisement de St. Lawrence était alors considéré comme le plus vaste en Amérique du Nord. Des veines et des lentilles de fluorite de plusieurs kilomètres de longueur, dont l’épaisseur atteignait 10 mètres, ont été extraites à la main, dans des conditions éreintantes, d’abord dans des tranchées superficielles, puis sous terre. Les activités ont pris beaucoup d’expansion après la Seconde Guerre mondiale, sous l’effet de la demande croissante d’aluminium et d’acier. Vers les années 1970, la concurrence mondiale a tiré vers le bas le prix du minerai de spath fluor et fini par provoquer la fermeture de la mine de St. Lawrence, qui appartenait alors à la société ALCAN. En 2018, Canada Fluorspar Inc. (CFI) a lancé une proposition de reprise des activités minières.

Un mineur travaille sous terre, dans des conditions difficiles, à la mine de spath fluor de St. Lawrence, vers 1970.
Un mineur à St. Lawrence vers 1970. Image: © Heritage Newfoundland & Labrador.
Photo du chevalement et du concentrateur de la mine Director, à la mine de spath fluor de St. Lawrence, prise vers 1960.
Chevalement et concentrateur à la mine Director, mine de spath fluor de St. Lawrence, vers 1960. Image: © Heritage Newfoundland & Labrador.

Sur le Phnom Bayong, l’extraction de la fluorite se fait sans aucun équipement motorisé, car le transport de génératrices à flanc de montagne est impraticable. Les ouvriers ont recours à une technique d’extraction séculaire : la fracturation par le feu. Cette méthode était l’une des plus courantes dans les mines jusqu’à l’invention de la dynamite par Alfred Nobel en 1866. La dynamite demeure toutefois difficile à trouver au Cambodge.

Un mineur travaille dans une tranchée à l’extraction de fluorite d’une veine.
Un mineur dans une tranchée, Phnom Bayong, province de Takeo, Cambodge. Image: Paula Piilonen © Musée canadien de la nature
Une veine de fluorite violette et verte incrustée dans la granodiorite du Phnom Bayong.
Veine de fluorite, Phnom Bayong. Image: Paula Piilonen © Musée canadien de la nature

Les ouvriers abattent des arbres et les couchent dans la tranchée. Ils y mettent le feu et laissent le bois brûler complètement. La chaleur du feu dilate la roche, que l’on noie ensuite dans l’eau pour créer des fissures. On peut alors travailler la roche fracturée au ciseau et au marteau afin d’exposer une nouvelle couche. On allume un autre feu, et le processus se poursuit jusqu’à l’atteinte du filon de fluorite. C’est un dur labeur, mais la vente de chaque morceau de fluorite au marché de pierres précieuses, au pied de la montagne, rapporte davantage que le revenu quotidien du Cambodgien moyen.

Des bûches sont brûlées dans une tranchée pour dilater la roche
La fracturation par le feu de la granodiorite, sur le Phnom Bayong. Image: Paula Piilonen © Musée canadien de la nature
M. Sokphun tient un gros morceau de fluorite verte et violette extrait de sa mine.
M. Sokphun, propriétaire d’une mine de fluorite. Image: Paula Piilonen © Musée canadien de la nature

À part les résidents et quelques négociants en pierres précieuses, presque personne ne connaît l’existence des mines du Phnom Bayong. La recherche que nous avons menée dans cette région contribuera toutefois à l’étude de la minéralogie et de la genèse de ces gisements, et enrichira l’ensemble des connaissances géologiques sur ce pays.

La minéralogiste Paula Piilonen rencontre quelques travailleurs locaux et examine des échantillons de minéraux.
Rencontre avec des résidents de la région à la mine de fluorite du Phnom Bayong. Image: © Sovanny Ly
Paula Piilonen tient un petit cube de fluorite vert pâle trouvé dans une pegmatite renfermée dans la granodiorite du Phnom Bayong.
Un petit cube de fluorite verte (3 cm) extrait d’une pegmatite dans la granodiorite du Phnom Bayong. Image: Paula Piilonen © Musée canadien de la nature