Les lamproies ont mauvaise presse. Leur disque oral denté suscite l’effroi. L’idée d’un long ectoparasite frétillant a vraiment de quoi faire peur. Mais voilà : ces poissons d’ancienne lignée constituent une composante clé des écosystèmes d’eau douce. 

Les spécialistes ne s’entendent pas sur un nombre précis, mais il y aurait de 42 à 48 espèces de lamproies, qui vivent toutes (sauf cinq) dans les régions tempérées de l’hémisphère Nord. On en trouve en Amérique du Nord, de l’Alaska à Terre-Neuve, et en Eurasie, du Portugal à la Sibérie. Si les lamproies ressemblent à des anguilles, elles sont toutefois très différentes des poissons osseux modernes. Ces poissons cartilagineux n’ont ni mâchoires, ni écailles, ni nageoires pectorales ou pelviennes. La plupart des espèces sont petites (de l’ordre de 15 cm), mais la lamproie marine atteint 120 cm en milieu marin. Les différentes espèces se distinguent par la configuration de leur dentition.  

Une créature cylindrique portant des rangs circulaires de dents à une de ses extrémités.
Le disque oral d’une lamproie marine collectée dans le fleuve Saint-Laurent à Saint-Vallier, au Québec. Il s’agit d’un spécimen adulte de la forme maritime de Petromyzon marinus. Image: Musée canadien de la nature © Brian Coad

Au cours de son cycle de vie, la lamproie passe par deux stades : le stade larvaire et le stade adulte. La forme larvaire – qu’on appelle une ammocète – s’enfouit dans la boue et les fonds vaseux des rivières et des ruisseaux. Elle vit là de deux à dix-neuf ans, se nourrissant par filtration de microbes, de détritus et d’algues. Cette méthode d’alimentation l’amène à absorber des produits chimiques et d’autres polluants de l’eau, une caractéristique qui permet aux scientifiques d’identifier avec précision les polluants d’un cours d’eau donné. Certaines espèces sont parasitaires au stade adulte : l’animal se fixe à un poisson pour en gruger les tissus musculaires et en ingérer le sang, puis, après un an ou plus de croissance, il fraie et il meurt. Certaines espèces n’absorbent aucune nourriture au stade adulte; les individus ne survivent que le temps de se reproduire une fois. 

Les larves de lamproies ont une fonction importante pour le recyclage des nutriments dans les cours d’eau. En creusant le lit des rivières, elles l’aèrent. De plus, les ammocètes sont la proie de plusieurs espèces de poissons, notamment l’esturgeon blanc des eaux du Pacifique. Jadis, l’énorme biomasse des lamproies jouait un rôle de premier plan dans l’intégrité écologique générale des fleuves côtiers du Pacifique. L’une des colonies les plus septentrionales de Pélicans blancs d’Amérique se nourrit principalement de lamproies de l’Arctique adultes dans la rivière des Esclaves, aux Territoires du Nord-Ouest. Les phoques et les otaries sont aussi des prédateurs de lamproies adultes. Les tacons (saumons juvéniles) s’en nourrissent quand elles sont très petites, tandis que les esturgeons consomment des lamproies adultes vivantes ou mortes. Les carcasses de lamproies procurent des nutriments et des matières organiques d’origine marine aux forêts avoisinantes, par l’entremise des oiseaux et mammifères charognards.  

Un animal gris-rose, semblable à un ver, ayant une queue distincte et un léger renflement de la tête.
Une ammocète de lamproie de l’Est (Lethenteron appendix) provenant de la rivière Richelieu, dans le sud du Québec. Ce spécimen mesure environ 7 cm de longueur. Image: Musée canadien de la nature © Brian Coad
Ammocètes de lamproie d’Alaska (Lethenteron alaskense), collectées au moyen de la pêche électrique dans la rivière Martin, aux Territoires du Nord-Ouest. Video: Musée canadien de la nature © Noel Alfonso

Cela vous étonnera peut-être d’apprendre que des gens ont mangé et mangent encore de la lamproie, notamment en Europe. On servait régulièrement du pâté de lamproie en croûte à la cour d’Angleterre. Le roi Henri Ier est même mort d’avoir mangé « une surabondance de lamproies ». Beaucoup d’Autochtones du Pacifique Nord-Ouest consommaient de la lamproie du Pacifique, dont l’huile était très prisée pour l’usage domestique et le commerce. 

Les lamproies forment un groupe de poissons intriguant et diversifié. Elles font partie intégrante d’un grand nombre d’écosystèmes, et elles ont des liens étonnants avec les humains. Elles méritent davantage de susciter l’appréciation que la crainte. 

Plusieurs gros pélicans se nourrissent de poissons semblables à des anguilles.
Des Pélicans blancs d’Amérique se nourrissent de lamproies arctiques dans la rivière des Esclaves. Image: © John David McKinnon