Les collections du Musée canadien de la nature regorgent de spécimens d’histoire naturelle irremplaçables. Nous veillons à ce que tous les spécimens soient protégés dans un environnement stable afin d’éviter qu’ils se dégradent avec le temps. Mais saviez-vous que les scientifiques font parfois exprès de briser des spécimens pour mieux les comprendre? 

Mon travail de technicien des collections à la Division de paléobiologie du Musée consiste souvent à arracher de petits fragments de spécimens pour effectuer des analyses scientifiques. Bien sûr, cela endommage les spécimens, mais l’information qui résulte de l’altération physique et chimique des pièces en vaut la peine. 

Les collections nationales de paléontologie comprennent un assemblage de subfossiles canadiens – des restes organiques en voie de minéralisation. Ces subfossiles ne sont pas encore complètement encastrés dans la roche, ou leurs composantes biologiques dures (os, dents, coquille, etc.) n’ont pas encore été remplacées par des minéraux. Cette présence accrue de matières organiques anciennes est propice à l’échantillonnage biochimique aux fins de la datation au radiocarbone, de l’analyse d’isotopes stables et du séquençage de l’ADN ancien (ADNa). 

Un technicien travaille à un poste d’échantillonnage.
Le technicien des collections Shyong En Pan prélève un échantillon de mâchoire de morse (CMNFV 43824) dans la hotte d’échantillonnage du Musée. Tous les outils et les plans de travail sont traités avec des agents nettoyants (de l’eau de Javel, de l’éthanol et un produit spécial appelé DNA Away), puis l’intérieur de la hotte est soumis à un rayonnement UV. Ces mesures importantes réduisent le risque de contamination croisée entre les échantillons de spécimens. Image: Margaret Currie, © Musée canadien de la nature

Récemment, j’ai prélevé des échantillons d’éléments squelettiques de morses (Odobenus rosmarus rosmarus) collectés à l’île de Sable, dans les Maritimes. Ce groupe représente une population de morses qui n’existe plus dans ce secteur. 

Trois crânes fossilisés de morses, disposés sur une table.
Une sélection de crânes échantillonnés de morses de l’île de Sable datant de quelques milliers d’années. Numéros au catalogue (de gauche à droite) : CMNFV 43821, CMNFV 35797, CMNFV 59720. Image: Shyong En Pan, © Musée canadien de la nature

Des chercheurs étudient actuellement l’influence qu’a eue sur cette espèce la chasse à grande échelle des populations de morses par les équipages des baleiniers, du XVIe au XIXe siècle. On procède actuellement à l’analyse d’isotopes stables sur des échantillons de subfossiles modernes et anciens conservés au Musée. Ces analyses ont pour objectif de comprendre l’environnement où vivaient jadis ces morses et leur place dans le réseau alimentaire de leur habitat, d’après les signatures chimiques observées dans leurs os. 

Ces mêmes chercheurs ont également procédé à un séquençage de l’ADNa afin d’établir le génome des morses de l’île de Sable. Ceci leur permettra de comparer les marqueurs génétiques des morses de l’île de Sable à ceux des populations actuelles de morses vivant dans les eaux canadiennes et européennes de l’Arctique. 

Deux photos d’une mâchoire de morse fossilisée.
Images du spécimen de mâchoire de morse CMNFV 43825, avant (en haut) et après (en bas) le prélèvement par carottage d’un petit cylindre d’os. Voyez-vous l’emplacement du trou? Image: Shyong En Pan, © Musée canadien de la nature 

L’information tirée de ces spécimens de morse donnera des éléments de réponse à plusieurs questions : Comment le génome du morse a-t-il évolué au fil du temps? En quoi diffère-t-il d’une population à l’autre? Dans le passé, le milieu de vie et les comportements alimentaires des morses étaient-ils différents? Quel a été l’impact des baleiniers européens et des chasseurs inuits sur le morse? 

Le seul moyen d’approfondir l’exploration de ces questions est de procéder à l’analyse biochimique destructive de pièces des collections du Musée. C’est pourquoi, à la suite d’un examen attentif, les musées autorisent parfois des chercheurs à briser leurs spécimens!