La gratitude avant tout : merci à la communauté de Kangiqtugaapik [Clyde River] et au gouvernement du Nunavut de nous avoir accueillis en ces temps d’incertitude. Merci à Leeno Apak et Jaypiti Inutiq d’avoir assuré notre sécurité, à Stéphane Caron et Louis André Grégoire d’avoir veillé sur nos envolées, ainsi qu’à Patrick Graillon, Caroline (Kaalai) Ipeelie, Leesee Papatsie et Alan Cormack pour avoir fait bouger les choses. Du côté de Gatineau, nous exprimons notre reconnaissance à Lyndsey Sharp, Jennifer Doubt, Troy McMullin et Cecelia Eason. Ce travail de terrain a été réalisé en partenariat avec Nunavut Parks and Special Places et en collaboration avec Savoir polaire Canada.


Trois grappes de fleurs blanc-rose surmontées d’anthères jaunes poussent sur une plante aux feuilles vertes épaisses, dans la toundra.
Les fleurs d’un blanc rosé pâle du petit thé du Labrador (Rhododendron tomentosum decumbens) brillent sous le soleil d’Atagulisaktalik. Image: Paul Sokoloff © Musée canadien de la nature 

Vous connaissez peut-être cette sensation : on a le souffle irrégulier, les jambes qui brûlent, le sac qui tiraille les épaules, mais on atteint la crête d’une colline et, soudain, l’horizon se déploie. Ou alors on prend place dans un hélicoptère ou un avion, et on sent le plancher s’incliner sous ses pieds en glissant vers le ciel. Ou vous avez peut-être déjà eu la joie de découvrir une espèce végétale rare à vos pieds – la sensation forte par excellence! 

Une chaîne de montagnes dans l’Arctique canadien. Plusieurs hauts pics surplombent la scène à droite. Au premier plan, un éboulis de roches de couleur sombre sur une pente douce.
Des massifs gigantesques s’élèvent au-dessus de Stewart Valley, dans la partie ouest du parc territorial Agguttinni. Image: Paul Sokoloff © Musée canadien de la nature 

Bon, d’accord, c’est peut-être surtout une sensation forte pour mes collègues et moi, mais, tout de même, les souvenirs de voyage font un retour en force quand on se prépare pour le prochain périple. Pendant que l’équipe de botanistes du Musée fait ses préparatifs pour un nouvel été de travail au labo et sur le terrain, nous continuons aussi d’étudier les plantes et les lichens que nous avons collectés à l’été 2021 au parc territorial Agguttinni, sur l’île de Baffin, au Nunavut. L’identification et le traitement de ces spécimens aideront les scientifiques du Musée et les gestionnaires du parc à quantifier la biodiversité de cette aire protégée, et ce travail quotidien sur les spécimens ravive les souvenirs de nos sorties sur le terrain. 


L’histoire d’une saison sur le terrain commence toujours longtemps avant de monter dans un avion, mais notre voyage de collecte de 2021 n’a même pas débuté par les points de contact habituels que sont les demandes de permis et la préparation de l’équipement. Pour moi, tout a commencé par une injection au bras dans un aréna d’Ottawa. Dans le respect des protocoles établis par le gouvernement du Nunavut et le Musée, notre équipe établie à Ottawa – Lynn Gillespie, Geoff Levin et moi-même – a fait de la sécurité une priorité absolue en temps de pandémie. Plusieurs semaines plus tard, nous avons pris ce vol vers le nord, puis, après une escale à Iqaluit, nous sommes arrivés à Kangiqtugaapik (Clyde River). Après y avoir rejoint les deux derniers membres de notre groupe, Jaypiti Inutiq et Leeno Apak, nous nous sommes entassés, avec notre matériel, dans un hélicoptère rouge pour effectuer le premier d’une série de sauts de puce dans le parc. 

Des montagnes escarpées s’élèvent sur la gauche, au-dessus d’un fjord bleu foncé à droite. Les montagnes sont couronnées de grands glaciers blancs, dont l’un s’écoule vers la mer.
Les montagnes escarpées et les fjords profonds sont des éléments caractéristiques du paysage côtier dans le parc territorial Agguttinni. Image: Paul Sokoloff © Musée canadien de la nature 

Pendant les cinq semaines de notre séjour, nous avons établi quatre camps de base temporaires dans le parc et trouvé un rythme confortable. De notre demeure temporaire sur la toundra, nous arpentions le parc, à pied ou dans les airs, à la recherche d’habitats susceptibles d’abriter diverses espèces de plantes et de lichens. Nous avons collecté un spécimen représentatif de chacun des taxons que nous avons observés, afin de documenter la diversité botanique du parc.  

Gros plan d’un épi de graminée en fleurs dans l’Arctique canadien. De petits stigmates duveteux se glissent entre des glumes violet foncé.
Le pâturin de Hartz (Poa hartzii) est une espèce qui vit normalement dans le Haut-Arctique ou l’ouest de l’Arctique canadien. Notre équipe en a trouvé une population dans le parc. Image: Paul Sokoloff © Musée canadien de la nature 
Gros plan d’une inflorescence (épi fleuri) de carex dans l’Arctique canadien. Au centre de l’image, deux grappes de fruits oblongs sont disposées sur une tige verte.
L’inflorescence (tige fleurie) du carex marin (Carex marina). La collecte de cette espèce par notre équipe comble une lacune dans la distribution des spécimens collectés dans le nord-est de l’île de Baffin. Image: Paul Sokoloff © Musée canadien de la nature 

Au terme du voyage, notre équipe avait parcouru plus de 230 km et grimpé l’équivalent de 770 étages (sept fois la hauteur de la tour Willis de Chicago). Au cours de ces randonnées, nous avons franchi des cols spectaculaires (comme Atagulisaktalik, où d’immenses pics de granite surplombent le paysage pendant que des mousses spongieuses absorbent nos pas) et de riches vallées sablonneuses à la tête de longs fjords. Nos voyages en hélicoptère nous ont menés dans des habitats intéressants éloignés de nos camps de base, depuis les plaines de gravier situées au pied de la calotte glaciaire Barnes jusqu’aux plages de sable léchées par les vagues, sur les rives de la baie de Baffin.

Gros plan d’une fleur sur la toundra. Deux tiges violettes s’élèvent à partir de feuilles vertes oblongues à la base de la plante. Les tiges sont surmontées de deux fleurs gonflées d’un blanc violacé, qui reluisent au soleil.
Le silène involucré (Silene involucrata) reflète la lumière du soleil par une magnifique journée à Atagulisaktalik. Image: Paul Sokoloff © Musée canadien de la nature 
Trois fleurs de saxifrage surgies d’entre deux blocs rocheux brun clair sur la toundra. Ces fleurs au cœur marron et aux pétales blanc-rose émergent d’une grappe de feuilles lobées vertes.
Les fleurs minuscules de la saxifrage hyperboréale (Saxifraga hyperborea) surgissent de sous une roche près de la calotte glaciaire de Barnes. La présence de cette espèce, l’une des rares plantes vasculaires observées près du bord de la calotte glaciaire, indique une succession relativement récente. Image: Paul Sokoloff © Musée canadien de la nature 

Au camp, où nous nous sustentions de thé, de café et d’un plat délicieux d’omble de l’Arctique, nos activités alternaient entre les nécessités de la vie (la cuisine, la vaisselle, l’arrimage des tentes sous les vents féroces, etc.) et le pressage de nos collectes en deux ensembles de spécimens préservés : l’un pour Nunavut Parks, l’autre à déposer au Musée, dans l’Herbier national du Canada.   

Vue d’ensemble d’un campement dans l’Arctique. Au premier plan, une tente-bulle orange, plantée sur la toundra. Plusieurs tentes plus petites sont visibles au loin, et une montagne surplombe le tout à l’arrière-plan.
Le premier campement de notre équipe, à Atagulisaktalik, dans le parc territorial Agguttinni. Image: Paul Sokoloff © Musée canadien de la nature 

Ces plus de 1 000 spécimens que nous examinons maintenant, tout en rédigeant un synopsis de la biodiversité du parc, comprennent au-delà de 800 plantes vasculaires (à tiges et à racines), plus de 150 lichens, ainsi qu’un échantillon de belles petites mousses de l’Arctique. Ces dernières comprennent des spécimens de référence provenant des ateliers Inuit Qaujimajatuqangit ouverts à la collectivité auxquels nous avons participé à Kangiqtugaapik. Ces ateliers animés par Caroline (Kaalai) Ipeelie, du gouvernement du Nunavut, étaient l’occasion pour des aînés de la communauté de discuter de leur connaissance approfondie de la végétation du parc et de contribuer à guider les activités de gestion et d’interprétation de Nunavut Parks à Agguttinni. 

Gros plan d’un lichen arctique. Un champignon orange pousse sur une mousse molle au centre de l’image. Sous le champignon, plusieurs flocons bleu-vert dispersés sur la mousse forment le thalle du lichen.
Le chapelier d’Hudsonie (Lichenomphalia hudsoniana) est l’une des rares espèces de lichens à former un champignon – la structure orangée au-dessus du thalle (la petite base verte) du lichen. Image: Paul Sokoloff © Musée canadien de la nature 
Un tapis de tiges de mousse épaisse pousse sur la toundra humide. Au-dessus des feuilles de mousse s’élèvent des tiges orange couronnées d’étroites capsules pleines de spores.
Cette scorpidie scorpion (Scorpidium scorpioides), une mousse crochue aux feuilles translucides semblables à des bijoux, est l’un des spécimens de bryophytes collectés dans le parc. Image: Paul Sokoloff © Musée canadien de la nature 

De retour aux installations de recherche du Musée à Gatineau, ces spécimens reposent désormais entre les mains expertes de notre équipe des collections et de l’étudiante stagiaire Cecelia Eason, qui les monte et les photographie afin de faciliter la mobilisation des spécimens et des données dans de multiples projets de recherche. Ainsi, quiconque s’intéresse à la biologie de cette aire protégée unique et particulière pourra étudier ces plantes aplaties et les étiquettes qui les accompagnent. Maintenant, quand je travaille avec ces spécimens, je me transporte facilement dans un passé récent, où je revois en esprit les vastes fjords, les eskers sinueux et les montagnes abruptes, souvenirs d’un été bien rempli, passé avec des collègues formidables. 

Un saule herbacé pousse sur la toundra. Ses feuilles virant à l’orange sont parsemées de mousses d’un jaune vert brillant.
Le mois d’août s’étirait dans le parc, et notre équipe a profité du spectacle des couleurs automnales sur la toundra, telles les feuilles orange vif du saule herbacé (Salix herbacea), la plus petite espèce de saule de l’Arctique canadien. Image: Paul Sokoloff © Musée canadien de la nature  

Texte traduit de l’anglais.