Co-extinction : le cas du châtaignier d’Amérique et du charançon Curculio caryatrypes.

Avec l’augmentation de la population humaine, qui exige davantage d’espace et de ressources alors même que les deux sont de plus en plus limités, les autres créatures qui occupent la planète disparaissent.

Les gens sont généralement sensibilisés au sort malheureux des animaux les plus gros et les mieux connus tels les oiseaux et les mammifères et aux facteurs qui en sont souvent à l’origine comme la perte d’habitat ou l’introduction d’espèces exotiques. Mais ils ignorent la plupart du temps que beaucoup de créatures plus petites et plus discrètes sont en voie de disparition ou déjà éteintes. Le plus souvent, ces petites bêtes sont menacées d’extinction pour les mêmes raisons que les gros animaux, sauf dans une situation : la co-extinction.

Feuillage.

Feuillage et bogues immatures du châtaignier d’Amérique. Image : Daderot © Domaine public

On parle de co-extinction quand une espèce s’éteint en raison de la disparition d’une autre espèce dont elle est tributaire. Ce phénomène est mal compris, car peu de cas ont été étudiés. Malgré tout, on estime que la co-extinction pourrait devenir une des plus grandes menaces à la biodiversité actuelle en raison du lien très étroit qui unit de nombreux parasites à leurs plantes hôtes et de nombreux insectes aux plantes dont ils se nourrissent. Les effets de la co-extinction ne concernent pas uniquement les insectes et les parasites dépendant des plantes, mais risquent de se répercuter sur les réseaux alimentaires et d’entraîner la disparition d’organismes non reliés directement, mais appartenant à la chaîne de dépendance. Il s’agit d’un problème que l’on devrait prendre très au sérieux.

Deux hommes au pied d’immenses arbres.

Photo spectaculaire de châtaigniers d’Amérique prise en 1910 en Caroline du Nord. On a surnommé ces arbres gigantesques les « séquoias de l’est ». Avec la gracieuse permission de la Forest History Society, Durham, Caroline du Nord, États-Unis.

Examinons le cas du châtaignier d’Amérique Castanea dentata. Au tournant du XXe siècle, Castanea dentata était l’une des essences les plus répandues des forêts de l’est de l’Amérique du Nord. À pleine maturité, l’arbre atteignait une hauteur de 30 m et un diamètre de plus de 3 m. On l’appelait le « séquoia de l’est ».

En 1904, un champignon pathogène, Cryphonectria parasitica, ou chancre du châtaignier, a été introduit au parc zoologique de la ville de New York (aujourd’hui le zoo Bronx). En quelques décennies, ce parasite s’est rapidement répandu dans tout l’est des États-Unis, y éliminant la presque totalité des châtaigniers.

Le chancre continue d’infecter les nouvelles pousses qui sortent des racines des arbres morts et les tuent avant qu’elles n’aient le temps de croître et de se reproduire. Quelques arbres de bonne taille ont survécu dans l’aire de répartition originale peut-être en raison de leur isolement ou d’une résistance partielle au chancre, mais le cycle de reproduction de ces arbres n’est pas bien connu.

Feuilles et noix.

Feuilles et fruits du châtaignier d’Amérique, Castanea dentata. Image : Timothy Van Vliet © Timothy Van Vliet (CC BY-SA 3.0)

Comme la plupart des espèces d’arbres, le châtaignier d’Amérique est l’hôte de plusieurs insectes qui se nourrissent exclusivement sur lui ou presque, notamment quelques espèces de papillons de nuit et au moins deux espèces de charançons : Curculio caryatrypes et Curculio sayi.

Selon l’Union internationale pour la conservation de la nature, l’extinction du châtaignier d’Amérique, due à l’impossibilité de se reproduire, a entraîné la perte simultanée d’au moins deux papillons de nuit Ectodemia castanea et Ectodemia phleophaga, ainsi que vraisemblablement d’au moins cinq autres espèces dont certaines ont été observées pour la dernière fois en 1936.

Le cas des charançons n’a pas fait l’objet d’étude jusqu’à maintenant. On sait que Curculio sayi existe toujours. Il se reproduit dans les fruits d’autres espèces du genre Castanea, comme le châtaignier de Chine (Castanea mollissima) qui a été introduit, ainsi que le chinquapin indigène (Castanea pumila) et ses parents du sud.

Collage de deux photos d’insectes.

Curculio caryatrypes : le mâle (à gauche) et la femelle (à droite). On reconnaît ce charançon du genre Curculio à sa grande taille et au second segment du funicule de l’antenne (partie située sous le coude) bien plus long que le premier segment. La femelle se sert de son rostre, très long, pour creuser des trous profonds dans les châtaignes et y déposer ses oeufs. Images : Francois Genier © Musée canadien de la nature

Lors de la dernière étude taxonomique du genre Curculio portant sur des milliers de spécimens de musée, il a été impossible de trouver un seul spécimen de Curculio caryatrypes collecté après 1956. Pareillement, les efforts de collecte de cette espèce sur les châtaigniers d’Amérique survivants ont été vains.

Aiguillonné par cette absence, j’ai récemment réuni nombre de collections d’insectes provenant de l’aire de répartition du châtaignier d’Amérique pour voir si on avait ajouté, depuis, des spécimens de cette espèce de charançon qui se distingue par sa taille. Malheureusement, après 1950, seuls deux spécimens ont été recueillis : ils l’ont été au printemps 1987 par le spécialiste des lépidoptères d’Ottawa Eugene Munroe, aujourd’hui décédé, et sa femme Isobel, sur les fruits d’un grand châtaignier d’Amérique (aujourd’hui mort) dans le comté de Prince George au Maryland.

Il existe de nombreuses observations de charançons sur des châtaigniers exotiques et sur les chinquapins indigènes, mais il s’agit toujours du plus petit des charançons du châtaignier : Curculio sayi. En dépit de commentaires affirmant le contraire dans de vieux documents d’agriculture, il est vraisemblable que Curculio caryatrypes ait été associé uniquement à Castanea dentata et qu’il ait donc subi le même sort que la plante qui assurait sa survie.

Quelques insectes sur deux fruits piquants.

Curculio caryatrypes mâles et femelles sur des bogues de châtaignier d’Amérique. On comprend la raison d’être du long rostre chez la femelle qui doit se frayer un chemin parmi les piquants pour creuser son trou de ponte. Image : © Brooks et Cotton 1929, ministère de l’Agriculture des États-Unis

Il est toujours malheureux d’annoncer la disparition d’une espèce. Aujourd’hui, je crois qu’il faut ajouter le charançon Curculio caryatrypes aux deux espèces de papillons de nuit déjà sur la liste des créatures éteintes. On devrait se préoccuper sérieusement, avant qu’il ne soit trop tard, de la menace de co-extinction qui pèse sur le frêne et sur ses insectes associés en raison de l’introduction de l’agrile du frêne, Agrilus planipennis.

Texte traduit de l’anglais.

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